Le rôle de nos vies

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photos de Juliette

Hier, nous étions dans la rue pour dénoncer les violences faites aux femmes, place de la République. Ce soir la cinémathèque française rend hommage à Polanski en sa présence alors que tout le monde s’est indigné de l’affaire Weinstein. Les actrices ont parlé. On a fini par les écouter parce que ce n’était pas un cas isolé, ni une histoire de génération, ni de classe sociale, ni de situation géographie, ni d’orient, ni d’occident. Et Jane Fonda souligne qu’on écoute les victimes de Weinstein parce qu’elles sont blanches et célèbres, ce qui m’apparait important de préciser. Car dans les injustices et oppressions nous ne subissons pas toutes les mêmes outrages.

C’est quoi une actrice ? C’est d’abord un corps que l’on contrôle. Avant Richelieu, les mots féminins existaient dans la langue française : on utilisait autrice, poétesse, philosophesse, mairesse, médecine, etc. Puis, il a jugé utile de ne garder que le masculin. Quand un mot n’existe pas, quand un métier n’est que masculin, quand ce qui est bien est uniquement masculin, quand les valeurs masculines sont plus nobles, on grandit avec ces idées et on s’en convainc. On devient illégitimes, anormales, suspectes, dangereuses, menaçantes lorsque l’on veut être là où on ne nous permet pas d’être. Tout ce qui est masculin est noble, fort, puissant, intéressant, courageux, exemplaire etc. la liste est trop longue et chiante. Avant le mot aigle était de genre féminin. La Fontaine en atteste la véracité avec ces vers de l’Aigle et la pie : » L’ aigle, reine des airs avec Margot la pie,                                                                                différentes d’humeur, de langage et d’esprit  »
Bonaparte voulant en faire son emblème, il devint masculin.

Richelieu et  l’Académie française s’assurent de normaliser la langue française. Dominique Bouhours prêtre jésuite grammairien, écrivain, historien, écrit en 1675 : «Quand les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte ». En 1767, Nicolas Beauzée justifie que « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». Les Grecs pensent que la grammaire est l’expression de la raison. Comment peut on être raisonnable sans suivre la règle ? Pourquoi suivre une règle ? Pourquoi normaliser et régulariser le langage ? Pourquoi catégoriser le féminin et le masculin ? A qui profite la règle ? A quoi servent les règles et les lois, si elles ne sont  pas justes ? A quoi sert la démocratie si c’est le nombre qui l’emporte et non la justice ?

Richelieu a cependant conservé des mots féminins qui ne renvoyaient pas à la valorisation du pouvoir intellectuel. Boulangère ou actrice ne posent pas de problème. Actrice,  c’est d’abord un corps que l’on contrôle pour contrôler les autres femmes. Actrice a comme racine augere qui signifie accroître, augmenter, développer, exalter. Un truc plutôt valorisant et powerfull. L’actrice utilise son corps et il ne sera retenu que cela. Un acteur n’a pas le devoir d’être beau, une actrice oui, sauf si elle fait de la comédie. Parce que nous en sommes encore là. Il y a quelques années encore je pensais que le cinéma était l’art qui avait le plus valorisé l’image des femmes en montrant des figures puissantes. Mais je me trompais amèrement, naïvement, inconsciente de l’ampleur et de l’étendu  des dégâts du patriarcat. En contrôlant le corps des actrices on a contrôlé le corps ds femmes mais aussi leurs pensées, leurs désirs, leurs rêves.

En 2015, sur les 300 films agréés par le CNC, 63 sont réalisés par des femmes. Le salaire des réalisatrices étant 42% plus bas que celui des réalisateurs. Sur les 320 films sortis en 2016, la moitié sont des comédies grand public qui caricaturent encore et toujours les femmes, les jeunes ou la banlieue. En 2015 Angelica Houston a déclaré :  » c’est un peu comme à l’église (…) Ils ne veulent pas que l’on soit prêtres. Ils veulent qu’on soit des nonnes obéissantes« . Alice Guy, la première réalisatrice au monde cible le problème :  » Aussi longtemps qu’une femme reste à ce qu’ils appellent sa place, elle ne subit aucune vexation, mais qu’elle assume les prérogatives généralement accordées à ses frères, on la regarde aussitôt de travers. »

Mais pourtant le cinéma a des héroïnes puissantes, des guerrières, des femmes à qui on aime s’identifier, non ? La mariée de Kill Bill, Wonder Woman, Gloria de Cassavetes,  , le lieutenant Ripley, Thelma et Louise,  etc. Ces héroïnes  reconnues puissantes, le plus souvent se vengent, ont des revolvers, usent de la force, se défendent en utilisant les codes de puissance masculine. Quand elles passent à l’action les femmes se défendent. Même leur action ne peut être le fruit d’une décision autonome mais sont toujours soumises et intrinsèquement liées aux hommes. Béatrix se venge. Gloria  défend un enfant victime de la mafia. Wonder Woman répond à l’attaque des hommes maléfiques. Ripley prend le pouvoir sur les hommes mais apparait en petite culotte dans la douche même si elle échappe aux stéréotypes de genre de séduction. Thelma et Louise deviennent hors la loi et meurent pour avoir choisi d’échapper à ce que l’on attend de leur genre. Scénario d’ailleurs écrit par une femme : Callie Khouri. Il ne faut pas désirer trop la liberté et l’ indépendance lorsque l’on est une femme sinon on nous le fait  payer.

Mais voilà, en plus,  elles sont sexy, de préférence blanches et jeunes. Une version féminine des hommes, fabriquée, vue, et transmises par les hommes. Mais c’est quoi en fait être courageuse comme une femme ? Être forte comme une femme ? Être intelligente comme une femme ? Arrivons nous à nous définir réellement en dehors des hommes ?

« Le cinéma est fait presque exclusivement par des hommes. la femme, au cinéma, c’est donc très exactement la femme vue par les hommes(…) En réalité, le cinéma est la chasse gardée des mâles pour des raisons qui tiennent à l’importance capitale de la représentation des personnages féminins.» Pierre katz, critique et réalisateurs ( 1953). Oui, c’était il y a longtemps mais ça n’a pas beaucoup changé. Viriginie Despentes en 2015 dit:  « le cinéma est une industrie qui n’est pas interdite aux femmes. Mais c’est une industrie inventée, manipulée, et contrôlée par des hommes (…) les films de femmes sont généralement produits par des hommes, qui vont chercher des financements en soumettant le projet à d’autres hommes, puis ces films seront distribués par des hommes  dans des salles tenues par des hommes et critiqués par des hommes. »

Ces héroïnes de cinéma ne sont pas crédibles à mes yeux parce qu’elles ont recours aux armes du patriarcat. Je n’aime tellement pas le patriarcat, je méprise tellement ses fausses valeurs qui divisent et oppressent que je tente de ne pas  reproduire et de m’extraire de ce modèle unique de pensée, de bonheur, d’être ( et je n’y parviens pas toujours) . Le féminisme ne sera jamais pour moi un renversement de valeurs, pas par charité chrétienne, mais par éthique et logique. Que les hommes n’aient pas peur, je ne veux pas leur faire subir ce qu’ils nous ont fait subir. Non parce que je crains de ne pas leur plaire, je m’en contre fous et en c’est bien pratique car je suis gouine, même si je peux me poser la question lorsque je culpabilise de ne pas avoir répondu à l’un d’eux.  Mais simplement parce que je méprise ce qu’ils ont érigé en valeur, ce qu’ils ont fait de cette société. De  ce qu’ils ont fait aux femmes, à celleux qui ne sont pas blanches, à celleux qui n’ont pas la religion qu’il faut, celleux qui n’ont pas l’orientation sexuelle qu’il faut, celleux qui n’ont pas le corps qu’il faut, celleux qui n’ont pas la santé qu’il faut, celleux qui n’ont pas l’instruction qu’il faut, celleux qui n’ont pas l’argent qu’il faut. C’est comme si je disais la peine de mort c’est pas bien mais lorsque l’on tue une femme ou un enfant c’est justifié. Je suis radicale, j’essaye de m’attaquer aux racines, de me déconstruire de mes fausses connaissances. Je ne veux pas d’un système injuste. Je ne me contenterai jamais d’avoir une position élevée pour avoir l’illusion de ne plus être inférieure aux hommes. Parce que c’est faux. Le pouvoir n’est pas un signe de puissance ou d’égalité. Le pouvoir est la preuve de la domination. Je ne veux pas être comme les hommes, je revendique ma différence. Un autre chemin que celui tracé par les hommes est possible. S’ils souffrent aussi du patriarcat, qu’ils se libèrent eux mêmes. S’ils veulent le congé paternité qu’ils se battent pour l’avoir.  S’ils sont contre les violences faites aux femmes qu’elles cessent alors. Si la majorité n’est pas constituée de violeurs, d’agresseurs, de sexistes, d’oppresseurs, de railleurs, pourquoi perdure t’il toujours l’ injustice ? Pourquoi la loi ne protège pas les femmes ? Pourquoi, hier, sur les pancartes je m’étonnais encore de voir autant de filles violées par leur pères, leurs frères, leurs copains, leurs maris, leurs oncles, leurs amis, leurs patrons, leurs camarades ? Pourquoi Weinstein est un porc mais pas Polanski ? Pourquoi nous en sommes toujours là ? Toujours à devoir parler de ses agressions sexuelles ? Pourquoi les subissons nous encore ? Porter un pantalon, aller à l’école, travailler, baiser avec qui je veux ne sont pas des faveurs. C’est juste la base en fait. Pourquoi le cinéma protège Polanski ? Pourquoi la cinémathèque maintient sa programmation en plein cœur de ces affaires de violences sexuelles ? Pourquoi les hommes pensent que le corps des femmes leur appartient ? Pourquoi dominer une femme de quelques manières que ce soit est il à ce point banalisé et intégré ? Pourquoi les petits garçons touchent spontanément les seins des femmes ? Pourquoi veulent t’ils voir ce qu’il y a sous les jupes des filles ?  Pourquoi les femmes sont toujours inférieures aux hommes ? Pourquoi s’autorise t’on à toucher le ventre d’une femme enceinte ?

Parce que cela est permis.

J’ai longtemps cru que le cinéma était différent, que les films que j’aimais, que les réalisateurs que j’admirais et avec lesquels je me suis construite m’autorisaient à ne pas être inférieure aux hommes. J’ai voulu faire du cinéma grâce aux actrices et je les aime toujours. Mais différemment. Réaliser, mettre en scène s’est tenter de tout contrôler. C’est diriger, toucher, montrer, indiquer. J’ai eu cette fâcheuse tendance à toucher (sans demander la permission) les actrices  pour les diriger. Et rien ne justifie cela. Je n’aime pas que l’on me touche. Les actrices sont réduites à leur corps. L’image de femmes de petites vertus et de courtisanes leur colle encore à la peau. Aucune femme ne sera jamais assez bien pour le patriarcat parce que de fait il nous exclu. Mais je sais que le cinéma peut être différent de ce qui prédomine. Je sais que ce schéma binaire n’est pas la seule voie. Je sais que cette société peut changer même si c’est un sacré enchevêtrement d’injustices et de non dits.

Pourquoi en 2017, les femmes ont elles encore peur des hommes ? Pourquoi en 2017, les femmes mettent elles encore en place des réflexes de survie ? Pourquoi en 2017, les femmes doivent toujours encore se justifier de n’être pas contre les hommes, de ne pas vouloir les exclure ? Pourquoi en 2017, les victimes sont encore contraintes d’aimer leurs bourreaux ? C’est cela qui me révolte plus que certaines priorités que nous devrions avoir. Ce qui m’indigne le plus c’est de savoir que les femmes subissent encore des agressions sexuelles. Qu’on ne me parle pas de décence lorsqu’une femme dit ce qu’elle a subi dans la sphère publique. Nommer les choses, les dire, les écrire c’est les rendre réelles.

En 2017, tout reste encore à faire avec le féminisme. Et je n’ai pas encore tout exploré, tout pensé, tout tenté, tout entrepris. Il me reste encore des forces et de l’espoir.

Et je ne suis plus seule.  Et je ne suis pas la seule.

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