Corps & Larmes

Quand est ce que notre corps nous appartient ?

Je considère que le corps des femmes est plus enclin à la dépossession parce qu’il est sans cesse instrumentalisé, hiérarchisé, utilisé, rêvé, fantasmé, normé, (sur) représenté par les autres. Comment avoir conscience de son corps lorsque l’on a la sensation qu’il est extérieur à nous ?  Est ce que l’on arrive totalement à accepter son corps un jour ? L’idée de beauté de notre corps est elle intérieure ou extérieure ? Comment pouvons nous avoir une représentation positive de notre corps ?

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illustration d’Ambivalently Yours

J’ai perdu plus de 70kg, toute seule en deux ans. Deux ans c’est long mais pas assez encore pour me le réapproprier. Je sais que je ne suis plus obèse mais je suis encore grosse. Quand  cesse t’on d’être grosse ? Être grosse pour les autres est une chose, l’être pour soi en est une autre. Est ce que je me sens grosse à cause de l’extérieur et de la norme ? Est ce au plus profond de moi indépendamment de l’extérieur? Est ce un sentiment physique ? Obèse je n’avais pas conscience de mon corps. Je ne savais pas comment j’étais, même lorsque je ressentais une extrême douleur dans mes jambes, dans mes pieds, j’aspirais à me soustraire de mon corps. Je ne voulais pas me réduire à un corps, à une image de moi.

j’ai commencé à grossir à 6 ans. Cela correspond au moment où je me suis rendue compte de mon attirance pour les filles et où ma mère a fait une grossesse extra utérine. Ma mère a failli mourir, je ne l’ai pas vu pendant longtemps, ( du moins j’ai eu l’impression que c’était long). Je sais que mon homosexualité m’a causée du stress et que la nourriture m’apaisait. Mais ce ne sont pas les seules explications.

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collaboration : ambivalently yours dessin, texte de Spooky Fat Babe

Petite, je ressentais comme une profonde injustice d’être une fille. D’une manière diffuse mais présente et réelle, je savais que j’avais moins le droit que les garçons, je les trouvais plus libres et cools. J’étais ce que l’on appelle un « garçon manqué », ( cette expression est d’ailleurs tellement discriminatoire envers les filles. Elle pose le genre masculin comme étant d’emblée supérieur au genre féminin) et je pense juste que c’était une rébellion face au genre. Je trainais tout le temps avec eux dans la cour. Je ne voulais pas être celle que l’on considère comme inférieure en raison de son sexe. Je ne voulais pas être ce petit truc fragile, précieux et apeuré que le genre me renvoyait. Je ne voulais pas être uniquement ce corps convoité et obligé d’être parfait. Je ne voulais pas  être cette injustice.

Grossir a été mon premier acte de rébellion. Je voulais qu’on m’aime pour ce que j’étais. Je préférais être intelligente qu’être belle. Parce que si tu es intelligente et belle on ne te prend pas au sérieux et ta beauté devient un handicap. Parce que j’avais déjà intériorisé qu’être grosse c’est être moche. Et je pense que je voulais inconsciemment prouver le contraire et faire accepter aux autre que c’était faux. Mais on ne sort pas indemne de la grosseur. L’extérieur est extrêmement violent. J’ai toujours eu une vie sociale, des amis. Je ne correspondais pas à l’image mainstream de la grosse  : celle qui est seule, sans amiEs, qui déprime toute la journée et mange à en crever. Pourtant j’ai aussi déprimé et manger à en crever. Mais, enfant et adolescente ça allait. Je le croyais du moins. Parce que oui, j’ai eu les moqueries, l’injonction à avoir honte de mon corps différent. Je me battais dans la cour aussi quand on me disait que j’étais grosse. Adolescente, c’était différent. J’ai commencé à ne plus trop savoir quoi répondre et parfois même ne rien dire. C’était peut être l’usure. Et c’était hyper violent. Mais les enfants et les ados ne sont pas plus cruels que les adultes. Ils sont pareils. Les adultes ne sont pas plus discrets ou intelligents. Les dernières années où j’étais obèse ont été extrêmement dures, humiliantes et cruelles. Des trucs que tu peux même pas imaginer tellement c’est con et méchant. Et ça laisse des traces.

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Illustration d’Ambivalently Yours

Il y a eu plusieurs raisons à ma prise de poids. Et la société en est aussi responsable. Le sucre m’apaisait plus que tout. J’en avais besoin quand ça n’allait pas. Et très vite, quand ça allait aussi. Je culpabilisais d’aimer autant le sucre parce que ça me renvoyait tellement l’image de la grosse. Mais c’est doux le sucre. Et c’est féminin. Et c’est intéressant de voir aussi la connotation négative qu’il a. (super article sur la symbolique des aliments. Le sucre est symbole de douceur, de dépendance. «Au début de notre vie, explique Olivier Soulier, l’oeuf fécondé tombe dans la paroi de l’utérus, gorgée de sucre. Toute notre vie, on va chercher ce sucre initial. D’abord dans le lait maternel, puis peu à peu avec nos propres ressources. C’est le symbole du passage de la dépendance à l’autonomie. Les gens sucrés sont souvent dans une forme de dépendance et recherchent une forme de douceur.»). Et c’est hyper brutal aussi. Plus tu manges du sucre, plus tu as envie d’en manger. Il y en a de partout, tout le temps ( dans la nourriture industrielle ). Ils sont pas cons les industriels, les grands groupes, ils en mettent de partout : biscottes, petits pois, sauces, plats, boisson, etc. Comme ça ils sont surs que tu vas dépenser tout ton fric chez eux. C’est une drogue le sucre. Je culpabilisais tellement d’avoir faim même lorsque je mangeais beaucoup. Mais j’avais toujours faim en fait. C’était pas juste dans la tête comme on veut bien te le faire croire, c’était physique, dans le ventre.

En 2012, ça commençait déjà à être dur. Je suis allée pas du tout convaincue à la Pitié-Salpêtrière ( rien que le nom t’as envie de partir en courant ) au service de recherche et de médecine de l’obésité. Le docteur qui m’a reçue m’a fait comprendre que la chirurgie gastrique était en gros ma seule chance de maigrir. Mais, qu’il fallait que je maigrisse avant d’au moins 20 kg. Je n’y suis plus jamais retournée. J’ai trouvé que cette approche était hyper dévalorisante et m’infantilisait. Comme si je n’étais pas capable toute seule et surtout pourquoi me faire opérer si j’arrivais déjà à perdre 20kg ?  Pourquoi si peu de considération de ce que j’étais ? Une fois de plus j’étais en situation d’échec mais je savais que la chirurgie gastrique c’était définitivement pas pour moi. Parce que c’était la facilité du système qui me rendait malheureuse. Tu paies pour te faire du mal, tu manges, tu grossis et miracle, on t’opère . Quand je vois que j’ai pris le temps de maigrir et que j’ai eu le temps de voir mon corps se transformer, je me demande comment on peut faire pour se réapproprier son corps d’une manière sereine en si peu de temps. Et je ne parle même pas des complications que cela peut engendrer. Je ne cherche pas à culpabiliser les personnes qui y ont recours. C’est le système que je condamne et le business que cela engendre. Le diabète de type 2 fait le bonheur des groupes pharmaceutiques. Et surtout je voulais une alternative moins violente. Une chirurgie c’est toujours violent et pas anodin. Et je ne voulais pas à nouveau avoir de la souffrance avec la nourriture.

Deux ans plus tard, et avec au moins 20kg de plus, j’ai décidé de ne plus souffrir. J’ai changé mon alimentation. L’avantage que j’avais c’était que je connaissais presque tous les régimes et que je ne voulais surtout pas avoir de frustrations. Mon point faible c’était le sucre. J’ai commencé à étudier l’alimentation et ses mécanismes. Quand j’ai compris que le sucre raffiné avait ce super pouvoir addictif, j’ai enfin pu comprendre comment le combattre. J’ai arrêté le sucre raffiné définitivement. Je suis passée au sirop d’agave puis au sucre de coco. Au bout d’une semaine je n’avais plus ce besoin incessant de sucre et ni cette sensation de faim. J’ai perdu 10kg en un mois. les 30 premiers kg ont été assez rapides à perdre. Mais je ne voyais toujours pas mon corps se modifier. Alors j’ai commencé le sport. La première fois de ma vie que je mettais les pieds dans une salle de sport. J’avais tellement la trouille au début. Le sport m’a vraiment redonnée confiance en moi et surtout une nouvelle approche de mon corps, une nouvelle appréhension de ma graisse.

Quand tu vois les kilos en moins sur la balance c’est une jouissance. Quand tu te rends compte que tes habits sont trop grands alors là tu sais que c’est réel. Je sais tout cela mais j’ai toujours du mal à savoir comment mon corps est, et comment il est perçu par les autres. Avant on me regardait beaucoup dans la rue parce que j’étais obèse. Je me souviens du jour où l’on ne m’a plus regardé. C’est vertigineux et déstabilisant. Parce que je m’étais construite comme étant obèse, ne l’étant plus il fallait que je m’envisage différemment. C’est étrange de voir à quel point ce que je détestais chez moi m’était devenu essentiel et remettait à ce point en question ce que je devenais. Je voulais écrire sur cela mais j’en étais incapable. J’avais trop honte je pense. Parce que l’on te renvoie toujours la honte d’être grosse. Quand j’entendais les beaux discours d’acceptation, de représentation de tous les corps, je trouvais cela hypocrite. Parce que faux. On peut dire de belles paroles tant qu’elles ne deviennent pas réelles ce n’est rien. La visibilité des différences est primordiale. Mais enlever ce sentiment de honte de la grosse et de celle ou celui qui aime la grosse l’est tout autant. Et on en revient toujours à la question de véracité, d’authenticité. Suis je aimée pour ce que je suis ? L’attirance à mon encontre est elle réelle, intéressée ou pire, une perversion ? Mais ces questions ne sont pas la propriété de la grosse. La mince aussi peut se les poser. La ou le Trans aussi. La personne la plus mainstream aussi.

Il y a cependant, une transmission du complexe de la grosse. Il n’y a pas de hiérarchie de la douleur mais j’ai toujours trouvé insupportable d’être dépossédée de ma grosseur par une personne non reconnue comme grosse. OK, il ne suffit pas d’être obèse pour se sentir grosse. Mais si une mince qui se trouve grosse le dit à une vraie grosse, quel est l’effet ? Comment une grosse peut s’accepter et ne pas se décourager lorsque sa pote lui dit qu’elle a 3 kg à perdre ? Cela ne renvoie t’il pas sans cesse que le corps mince est inatteignable ? J’aimerais qu’il y ait davantage de solidarité entre femmes là dessus. Parce que nous sommes responsables aussi de ce que nous transmettons aux autres. Ce n’est pas facile. Parce que nous avons toutes nos propres traumatismes. Mais le choix des mots est important parce qu’il conditionne notre manière de penser. Je ne dis pas qu’une mince n’a pas le droit d’exprimer son mal être corporel à une grosse. Je dis que ce n’est pas la même chose.

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Illustration d’Ambivalently Yours

Je suis heureuse d’avoir perdu tout ce poids. Même si je ne parviens pas encore à me saisir réellement. Même si mon corps est toujours une lutte. Cela mettra sans doute encore du temps. Le temps de m’habituer à moi. A ce moi que j’ai tellement étouffé, travesti, nié, éprouvé. Cependant, je mesure toujours à quel point tout cela est hyper fragile. Et à quel point je dépends encore du regard des autres. Parce que maintenant je veux aussi être belle. Et c’est là que tout se complique. J’aimerais vraiment ne pas me soucier du regard de l’autre et me sentir libre. Mais pour l’instant je n’y parviens pas. J’ai encore une idée de la beauté qui ne m’appartient pas et qui me fait du mal. Et même lorsque je m’en libère un instant, je rencontre un rappel à l’ordre sur cette idée de la beauté extérieure et mainstream.

Ces derniers mois, j’ai entrepris un travail de déconstruction qui s’accompagne d’une lutte envers toute les dépendances qui m’empêchent de me saisir et qui me régissaient. Je suis devenue plus exigeante envers moi-même et forcément envers les autres. Ce n’est pas facile mais c’est libérateur. Et cela me permet de mieux comprendre ce qui me rend malheureuse et de parvenir à refuser ce que l’autre tente de m’imposer. Avant je culpabilisais parce que je ne comprenais pas tout ce dont il était question et que j’acceptais en ne disant rien. Le langage est important. Encore une fois, il conditionne notre manière de penser et de nous comporter.

La semaine dernière je me suis prise la tête avec ma meuf. Je sais, tu risque de penser que c’est pour un truc très con. En gros,  j’ai une tendance à poser des choix débiles, à imaginer toujours des trucs peu probables d’arriver, avec des gens célèbres par exemple, mais pas que. Bref, je lui demande ce qu’elle ferait si une certaine actrice la draguait. Elle me dit que ça serait hyper flatteur parce qu’elle appartient à une autre sphère. Ok, je l’avais un peu cherché. Mais ça m’a tellement renvoyée à tout ce monde stupide avec ses fausses valeurs. Au fait qu’il y a les très très belles , les belles et les autres. Devine dans quelle catégorie je me suis mise ? Les autres. Pourquoi on devrait accepter d’être les autres ? Ok, la meuf est canon. Mais pourquoi cette dichotomie de la beauté féminine ? Ce n’est pas nous qui sommes à l’origine de cette hiérarchie mais les hommes. Je refuse de me limiter à une représentation non inclusive de mon corps. Il y a encore quelques mois j’aurais souffert dans mon coin. Le fait d’avoir compris ce dont il était question m’a permise d’exprimer ce que je ressentais et d’avoir une vraie discussion là dessus. C’est important de savoir ce qui ne nous appartient pas parce que ça nous permet de mieux nous en défaire. Et surtout je ne veux pas être complice de ce qui m’oppresse et me dévalorise.

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Illustration d’Ambivalently Yours

 

 

Il va me falloir encore du temps. Pour m’accepter. Pour m’aimer mieux. Mais je suis fière de moi et j’apprends à m’autoriser à ne pas être infaillible. Parce que rien n’est parfait. Et c’est terriblement excitant l’imperfection.

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Illustration d’Ambivalently Yours