La possible étoile

Je pourrais nager dans l’espace avec mon œil vaginal.
Hypersensible étoile qui brille dans les tréfonds de mes entrailles
Ce n’est pas avec l’impatience patriarcale
que nous brûlerons le léviathan difforme et infâme étendu sur le sel de la mer.
Notre mère ignorée et atrophiée
Ce n’est pas en inversant le gangreneux pouvoir qui nous inonde que nous serons glorieuses et victorieuses. Ce n’est pas en étant comme eux que nous serons nous. Parce que j’exècre tellement ce qu’ils ont fait du monde, ce que nous avons abandonné et consenti, ce que je reproduis  trop souvent encore, que je ne peux être cette obéissante exécutante du système que je vomis.

Viens le temps du sein palpitant et volcanique, des vésuviennes muqueuses améthystes.
De notre RÉVOLUTION. Si nous ne savons pas ce que nous sommes, nous ne le deviendrons jamais.
Et ils gagneront toujours.

La règle du jeu est claire et cruelle :
Si je la suis je perds.
Si j’en invente une je progresse.
Ce n’est pas parce que le monde est dépourvu de justice et d’empathie qu’elles sont chimères. Elles sont utopiques parce que rien ne leur permet d’être, qu’elles ne sont pas utilisées.

Comment pouvons nous continuer à croire à l’impossible,
sans ne jamais essayer de le rendre possible ?

Créons ce que nous voulons et nous le deviendrons.

Non pas un féminisme d’opposition qui se limite au cadre qu’il pense combattre. Mais un féminisme humaniste. la plus incroyable pensée révolutionnaire. Celle qui peut encore tout car elle n’a jamais été. Non pas lutter contre le système mais le lâcher. Pas la destruction mais la construction d’une société qui réalise tout ce dont nous manquons.

Je sens le sang battre contre ma peau et la soulever. Je suis humide de nous. N’oublie pas l’impossible est impossible

jusqu’à ce que tu le rendes possible.

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Louise Fishman, For There She Was, 1998

La chatte de l’univers

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Je recouvre les murs de N.O.U.S
Colle épaisse comme ma mouille.
je remplis le vide de N.O.U.S
Vendôme.  Même Parqué‧e‧s et contenu‧e‧s

ils ont PEUR.

Parce que le féminisme est la pensée la plus subversive. L’ultime geste novateur.
Mon corps est une perpétuelle révolution.
C’est en devenant ce que nous sommes que nous briserons l’ordre du monde qui n’est que fuite de lui-même.
Je plonge dans la chatte de l’univers.
Radicalement différent‧e‧s de l’extérieur
Nous ferons l’expérience de ce que nous sommes.
Voici encore mon corps non donné pour vous. Faites ceci en souvenir de N.O.U.S que nous ne connaissons pas. Que nous n’avons jamais connu.
lacrymale cyprine
j’ai les seins durs et gonflés de ce que nous serons. demain. Dans une heure. A l’instant.
Hier et demain.
A l’instant
où je t’ai vu j’ai saisi mon intériorité

Regard spéculaire

Je suis l’univers

entière de N.O.U.S

Le rôle de nos vies

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photos de Juliette

Hier, nous étions dans la rue pour dénoncer les violences faites aux femmes, place de la République. Ce soir la cinémathèque française rend hommage à Polanski en sa présence alors que tout le monde s’est indigné de l’affaire Weinstein. Les actrices ont parlé. On a fini par les écouter parce que ce n’était pas un cas isolé, ni une histoire de génération, ni de classe sociale, ni de situation géographie, ni d’orient, ni d’occident. Et Jane Fonda souligne qu’on écoute les victimes de Weinstein parce qu’elles sont blanches et célèbres, ce qui m’apparait important de préciser. Car dans les injustices et oppressions nous ne subissons pas toutes les mêmes outrages.

C’est quoi une actrice ? C’est d’abord un corps que l’on contrôle. Avant Richelieu, les mots féminins existaient dans la langue française : on utilisait autrice, poétesse, philosophesse, mairesse, médecine, etc. Puis, il a jugé utile de ne garder que le masculin. Quand un mot n’existe pas, quand un métier n’est que masculin, quand ce qui est bien est uniquement masculin, quand les valeurs masculines sont plus nobles, on grandit avec ces idées et on s’en convainc. On devient illégitimes, anormales, suspectes, dangereuses, menaçantes lorsque l’on veut être là où on ne nous permet pas d’être. Tout ce qui est masculin est noble, fort, puissant, intéressant, courageux, exemplaire etc. la liste est trop longue et chiante. Avant le mot aigle était de genre féminin. La Fontaine en atteste la véracité avec ces vers de l’Aigle et la pie : » L’ aigle, reine des airs avec Margot la pie,                                                                                différentes d’humeur, de langage et d’esprit  »
Bonaparte voulant en faire son emblème, il devint masculin.

Richelieu et  l’Académie française s’assurent de normaliser la langue française. Dominique Bouhours prêtre jésuite grammairien, écrivain, historien, écrit en 1675 : «Quand les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte ». En 1767, Nicolas Beauzée justifie que « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». Les Grecs pensent que la grammaire est l’expression de la raison. Comment peut on être raisonnable sans suivre la règle ? Pourquoi suivre une règle ? Pourquoi normaliser et régulariser le langage ? Pourquoi catégoriser le féminin et le masculin ? A qui profite la règle ? A quoi servent les règles et les lois, si elles ne sont  pas justes ? A quoi sert la démocratie si c’est le nombre qui l’emporte et non la justice ?

Richelieu a cependant conservé des mots féminins qui ne renvoyaient pas à la valorisation du pouvoir intellectuel. Boulangère ou actrice ne posent pas de problème. Actrice,  c’est d’abord un corps que l’on contrôle pour contrôler les autres femmes. Actrice a comme racine augere qui signifie accroître, augmenter, développer, exalter. Un truc plutôt valorisant et powerfull. L’actrice utilise son corps et il ne sera retenu que cela. Un acteur n’a pas le devoir d’être beau, une actrice oui, sauf si elle fait de la comédie. Parce que nous en sommes encore là. Il y a quelques années encore je pensais que le cinéma était l’art qui avait le plus valorisé l’image des femmes en montrant des figures puissantes. Mais je me trompais amèrement, naïvement, inconsciente de l’ampleur et de l’étendu  des dégâts du patriarcat. En contrôlant le corps des actrices on a contrôlé le corps ds femmes mais aussi leurs pensées, leurs désirs, leurs rêves.

En 2015, sur les 300 films agréés par le CNC, 63 sont réalisés par des femmes. Le salaire des réalisatrices étant 42% plus bas que celui des réalisateurs. Sur les 320 films sortis en 2016, la moitié sont des comédies grand public qui caricaturent encore et toujours les femmes, les jeunes ou la banlieue. En 2015 Angelica Houston a déclaré :  » c’est un peu comme à l’église (…) Ils ne veulent pas que l’on soit prêtres. Ils veulent qu’on soit des nonnes obéissantes« . Alice Guy, la première réalisatrice au monde cible le problème :  » Aussi longtemps qu’une femme reste à ce qu’ils appellent sa place, elle ne subit aucune vexation, mais qu’elle assume les prérogatives généralement accordées à ses frères, on la regarde aussitôt de travers. »

Mais pourtant le cinéma a des héroïnes puissantes, des guerrières, des femmes à qui on aime s’identifier, non ? La mariée de Kill Bill, Wonder Woman, Gloria de Cassavetes,  , le lieutenant Ripley, Thelma et Louise,  etc. Ces héroïnes  reconnues puissantes, le plus souvent se vengent, ont des revolvers, usent de la force, se défendent en utilisant les codes de puissance masculine. Quand elles passent à l’action les femmes se défendent. Même leur action ne peut être le fruit d’une décision autonome mais sont toujours soumises et intrinsèquement liées aux hommes. Béatrix se venge. Gloria  défend un enfant victime de la mafia. Wonder Woman répond à l’attaque des hommes maléfiques. Ripley prend le pouvoir sur les hommes mais apparait en petite culotte dans la douche même si elle échappe aux stéréotypes de genre de séduction. Thelma et Louise deviennent hors la loi et meurent pour avoir choisi d’échapper à ce que l’on attend de leur genre. Scénario d’ailleurs écrit par une femme : Callie Khouri. Il ne faut pas désirer trop la liberté et l’ indépendance lorsque l’on est une femme sinon on nous le fait  payer.

Mais voilà, en plus,  elles sont sexy, de préférence blanches et jeunes. Une version féminine des hommes, fabriquée, vue, et transmises par les hommes. Mais c’est quoi en fait être courageuse comme une femme ? Être forte comme une femme ? Être intelligente comme une femme ? Arrivons nous à nous définir réellement en dehors des hommes ?

« Le cinéma est fait presque exclusivement par des hommes. la femme, au cinéma, c’est donc très exactement la femme vue par les hommes(…) En réalité, le cinéma est la chasse gardée des mâles pour des raisons qui tiennent à l’importance capitale de la représentation des personnages féminins.» Pierre katz, critique et réalisateurs ( 1953). Oui, c’était il y a longtemps mais ça n’a pas beaucoup changé. Viriginie Despentes en 2015 dit:  « le cinéma est une industrie qui n’est pas interdite aux femmes. Mais c’est une industrie inventée, manipulée, et contrôlée par des hommes (…) les films de femmes sont généralement produits par des hommes, qui vont chercher des financements en soumettant le projet à d’autres hommes, puis ces films seront distribués par des hommes  dans des salles tenues par des hommes et critiqués par des hommes. »

Ces héroïnes de cinéma ne sont pas crédibles à mes yeux parce qu’elles ont recours aux armes du patriarcat. Je n’aime tellement pas le patriarcat, je méprise tellement ses fausses valeurs qui divisent et oppressent que je tente de ne pas  reproduire et de m’extraire de ce modèle unique de pensée, de bonheur, d’être ( et je n’y parviens pas toujours) . Le féminisme ne sera jamais pour moi un renversement de valeurs, pas par charité chrétienne, mais par éthique et logique. Que les hommes n’aient pas peur, je ne veux pas leur faire subir ce qu’ils nous ont fait subir. Non parce que je crains de ne pas leur plaire, je m’en contre fous et en c’est bien pratique car je suis gouine, même si je peux me poser la question lorsque je culpabilise de ne pas avoir répondu à l’un d’eux.  Mais simplement parce que je méprise ce qu’ils ont érigé en valeur, ce qu’ils ont fait de cette société. De  ce qu’ils ont fait aux femmes, à celleux qui ne sont pas blanches, à celleux qui n’ont pas la religion qu’il faut, celleux qui n’ont pas l’orientation sexuelle qu’il faut, celleux qui n’ont pas le corps qu’il faut, celleux qui n’ont pas la santé qu’il faut, celleux qui n’ont pas l’instruction qu’il faut, celleux qui n’ont pas l’argent qu’il faut. C’est comme si je disais la peine de mort c’est pas bien mais lorsque l’on tue une femme ou un enfant c’est justifié. Je suis radicale, j’essaye de m’attaquer aux racines, de me déconstruire de mes fausses connaissances. Je ne veux pas d’un système injuste. Je ne me contenterai jamais d’avoir une position élevée pour avoir l’illusion de ne plus être inférieure aux hommes. Parce que c’est faux. Le pouvoir n’est pas un signe de puissance ou d’égalité. Le pouvoir est la preuve de la domination. Je ne veux pas être comme les hommes, je revendique ma différence. Un autre chemin que celui tracé par les hommes est possible. S’ils souffrent aussi du patriarcat, qu’ils se libèrent eux mêmes. S’ils veulent le congé paternité qu’ils se battent pour l’avoir.  S’ils sont contre les violences faites aux femmes qu’elles cessent alors. Si la majorité n’est pas constituée de violeurs, d’agresseurs, de sexistes, d’oppresseurs, de railleurs, pourquoi perdure t’il toujours l’ injustice ? Pourquoi la loi ne protège pas les femmes ? Pourquoi, hier, sur les pancartes je m’étonnais encore de voir autant de filles violées par leur pères, leurs frères, leurs copains, leurs maris, leurs oncles, leurs amis, leurs patrons, leurs camarades ? Pourquoi Weinstein est un porc mais pas Polanski ? Pourquoi nous en sommes toujours là ? Toujours à devoir parler de ses agressions sexuelles ? Pourquoi les subissons nous encore ? Porter un pantalon, aller à l’école, travailler, baiser avec qui je veux ne sont pas des faveurs. C’est juste la base en fait. Pourquoi le cinéma protège Polanski ? Pourquoi la cinémathèque maintient sa programmation en plein cœur de ces affaires de violences sexuelles ? Pourquoi les hommes pensent que le corps des femmes leur appartient ? Pourquoi dominer une femme de quelques manières que ce soit est il à ce point banalisé et intégré ? Pourquoi les petits garçons touchent spontanément les seins des femmes ? Pourquoi veulent t’ils voir ce qu’il y a sous les jupes des filles ?  Pourquoi les femmes sont toujours inférieures aux hommes ? Pourquoi s’autorise t’on à toucher le ventre d’une femme enceinte ?

Parce que cela est permis.

J’ai longtemps cru que le cinéma était différent, que les films que j’aimais, que les réalisateurs que j’admirais et avec lesquels je me suis construite m’autorisaient à ne pas être inférieure aux hommes. J’ai voulu faire du cinéma grâce aux actrices et je les aime toujours. Mais différemment. Réaliser, mettre en scène s’est tenter de tout contrôler. C’est diriger, toucher, montrer, indiquer. J’ai eu cette fâcheuse tendance à toucher (sans demander la permission) les actrices  pour les diriger. Et rien ne justifie cela. Je n’aime pas que l’on me touche. Les actrices sont réduites à leur corps. L’image de femmes de petites vertus et de courtisanes leur colle encore à la peau. Aucune femme ne sera jamais assez bien pour le patriarcat parce que de fait il nous exclu. Mais je sais que le cinéma peut être différent de ce qui prédomine. Je sais que ce schéma binaire n’est pas la seule voie. Je sais que cette société peut changer même si c’est un sacré enchevêtrement d’injustices et de non dits.

Pourquoi en 2017, les femmes ont elles encore peur des hommes ? Pourquoi en 2017, les femmes mettent elles encore en place des réflexes de survie ? Pourquoi en 2017, les femmes doivent toujours encore se justifier de n’être pas contre les hommes, de ne pas vouloir les exclure ? Pourquoi en 2017, les victimes sont encore contraintes d’aimer leurs bourreaux ? C’est cela qui me révolte plus que certaines priorités que nous devrions avoir. Ce qui m’indigne le plus c’est de savoir que les femmes subissent encore des agressions sexuelles. Qu’on ne me parle pas de décence lorsqu’une femme dit ce qu’elle a subi dans la sphère publique. Nommer les choses, les dire, les écrire c’est les rendre réelles.

En 2017, tout reste encore à faire avec le féminisme. Et je n’ai pas encore tout exploré, tout pensé, tout tenté, tout entrepris. Il me reste encore des forces et de l’espoir.

Et je ne suis plus seule.  Et je ne suis pas la seule.

Corps & Larmes

Quand est ce que notre corps nous appartient ?

Je considère que le corps des femmes est plus enclin à la dépossession parce qu’il est sans cesse instrumentalisé, hiérarchisé, utilisé, rêvé, fantasmé, normé, (sur) représenté par les autres. Comment avoir conscience de son corps lorsque l’on a la sensation qu’il est extérieur à nous ?  Est ce que l’on arrive totalement à accepter son corps un jour ? L’idée de beauté de notre corps est elle intérieure ou extérieure ? Comment pouvons nous avoir une représentation positive de notre corps ?

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illustration d’Ambivalently Yours

J’ai perdu plus de 70kg, toute seule en deux ans. Deux ans c’est long mais pas assez encore pour me le réapproprier. Je sais que je ne suis plus obèse mais je suis encore grosse. Quand  cesse t’on d’être grosse ? Être grosse pour les autres est une chose, l’être pour soi en est une autre. Est ce que je me sens grosse à cause de l’extérieur et de la norme ? Est ce au plus profond de moi indépendamment de l’extérieur? Est ce un sentiment physique ? Obèse je n’avais pas conscience de mon corps. Je ne savais pas comment j’étais, même lorsque je ressentais une extrême douleur dans mes jambes, dans mes pieds, j’aspirais à me soustraire de mon corps. Je ne voulais pas me réduire à un corps, à une image de moi.

j’ai commencé à grossir à 6 ans. Cela correspond au moment où je me suis rendue compte de mon attirance pour les filles et où ma mère a fait une grossesse extra utérine. Ma mère a failli mourir, je ne l’ai pas vu pendant longtemps, ( du moins j’ai eu l’impression que c’était long). Je sais que mon homosexualité m’a causée du stress et que la nourriture m’apaisait. Mais ce ne sont pas les seules explications.

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collaboration : ambivalently yours dessin, texte de Spooky Fat Babe

Petite, je ressentais comme une profonde injustice d’être une fille. D’une manière diffuse mais présente et réelle, je savais que j’avais moins le droit que les garçons, je les trouvais plus libres et cools. J’étais ce que l’on appelle un « garçon manqué », ( cette expression est d’ailleurs tellement discriminatoire envers les filles. Elle pose le genre masculin comme étant d’emblée supérieur au genre féminin) et je pense juste que c’était une rébellion face au genre. Je trainais tout le temps avec eux dans la cour. Je ne voulais pas être celle que l’on considère comme inférieure en raison de son sexe. Je ne voulais pas être ce petit truc fragile, précieux et apeuré que le genre me renvoyait. Je ne voulais pas être uniquement ce corps convoité et obligé d’être parfait. Je ne voulais pas  être cette injustice.

Grossir a été mon premier acte de rébellion. Je voulais qu’on m’aime pour ce que j’étais. Je préférais être intelligente qu’être belle. Parce que si tu es intelligente et belle on ne te prend pas au sérieux et ta beauté devient un handicap. Parce que j’avais déjà intériorisé qu’être grosse c’est être moche. Et je pense que je voulais inconsciemment prouver le contraire et faire accepter aux autre que c’était faux. Mais on ne sort pas indemne de la grosseur. L’extérieur est extrêmement violent. J’ai toujours eu une vie sociale, des amis. Je ne correspondais pas à l’image mainstream de la grosse  : celle qui est seule, sans amiEs, qui déprime toute la journée et mange à en crever. Pourtant j’ai aussi déprimé et manger à en crever. Mais, enfant et adolescente ça allait. Je le croyais du moins. Parce que oui, j’ai eu les moqueries, l’injonction à avoir honte de mon corps différent. Je me battais dans la cour aussi quand on me disait que j’étais grosse. Adolescente, c’était différent. J’ai commencé à ne plus trop savoir quoi répondre et parfois même ne rien dire. C’était peut être l’usure. Et c’était hyper violent. Mais les enfants et les ados ne sont pas plus cruels que les adultes. Ils sont pareils. Les adultes ne sont pas plus discrets ou intelligents. Les dernières années où j’étais obèse ont été extrêmement dures, humiliantes et cruelles. Des trucs que tu peux même pas imaginer tellement c’est con et méchant. Et ça laisse des traces.

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Illustration d’Ambivalently Yours

Il y a eu plusieurs raisons à ma prise de poids. Et la société en est aussi responsable. Le sucre m’apaisait plus que tout. J’en avais besoin quand ça n’allait pas. Et très vite, quand ça allait aussi. Je culpabilisais d’aimer autant le sucre parce que ça me renvoyait tellement l’image de la grosse. Mais c’est doux le sucre. Et c’est féminin. Et c’est intéressant de voir aussi la connotation négative qu’il a. (super article sur la symbolique des aliments. Le sucre est symbole de douceur, de dépendance. «Au début de notre vie, explique Olivier Soulier, l’oeuf fécondé tombe dans la paroi de l’utérus, gorgée de sucre. Toute notre vie, on va chercher ce sucre initial. D’abord dans le lait maternel, puis peu à peu avec nos propres ressources. C’est le symbole du passage de la dépendance à l’autonomie. Les gens sucrés sont souvent dans une forme de dépendance et recherchent une forme de douceur.»). Et c’est hyper brutal aussi. Plus tu manges du sucre, plus tu as envie d’en manger. Il y en a de partout, tout le temps ( dans la nourriture industrielle ). Ils sont pas cons les industriels, les grands groupes, ils en mettent de partout : biscottes, petits pois, sauces, plats, boisson, etc. Comme ça ils sont surs que tu vas dépenser tout ton fric chez eux. C’est une drogue le sucre. Je culpabilisais tellement d’avoir faim même lorsque je mangeais beaucoup. Mais j’avais toujours faim en fait. C’était pas juste dans la tête comme on veut bien te le faire croire, c’était physique, dans le ventre.

En 2012, ça commençait déjà à être dur. Je suis allée pas du tout convaincue à la Pitié-Salpêtrière ( rien que le nom t’as envie de partir en courant ) au service de recherche et de médecine de l’obésité. Le docteur qui m’a reçue m’a fait comprendre que la chirurgie gastrique était en gros ma seule chance de maigrir. Mais, qu’il fallait que je maigrisse avant d’au moins 20 kg. Je n’y suis plus jamais retournée. J’ai trouvé que cette approche était hyper dévalorisante et m’infantilisait. Comme si je n’étais pas capable toute seule et surtout pourquoi me faire opérer si j’arrivais déjà à perdre 20kg ?  Pourquoi si peu de considération de ce que j’étais ? Une fois de plus j’étais en situation d’échec mais je savais que la chirurgie gastrique c’était définitivement pas pour moi. Parce que c’était la facilité du système qui me rendait malheureuse. Tu paies pour te faire du mal, tu manges, tu grossis et miracle, on t’opère . Quand je vois que j’ai pris le temps de maigrir et que j’ai eu le temps de voir mon corps se transformer, je me demande comment on peut faire pour se réapproprier son corps d’une manière sereine en si peu de temps. Et je ne parle même pas des complications que cela peut engendrer. Je ne cherche pas à culpabiliser les personnes qui y ont recours. C’est le système que je condamne et le business que cela engendre. Le diabète de type 2 fait le bonheur des groupes pharmaceutiques. Et surtout je voulais une alternative moins violente. Une chirurgie c’est toujours violent et pas anodin. Et je ne voulais pas à nouveau avoir de la souffrance avec la nourriture.

Deux ans plus tard, et avec au moins 20kg de plus, j’ai décidé de ne plus souffrir. J’ai changé mon alimentation. L’avantage que j’avais c’était que je connaissais presque tous les régimes et que je ne voulais surtout pas avoir de frustrations. Mon point faible c’était le sucre. J’ai commencé à étudier l’alimentation et ses mécanismes. Quand j’ai compris que le sucre raffiné avait ce super pouvoir addictif, j’ai enfin pu comprendre comment le combattre. J’ai arrêté le sucre raffiné définitivement. Je suis passée au sirop d’agave puis au sucre de coco. Au bout d’une semaine je n’avais plus ce besoin incessant de sucre et ni cette sensation de faim. J’ai perdu 10kg en un mois. les 30 premiers kg ont été assez rapides à perdre. Mais je ne voyais toujours pas mon corps se modifier. Alors j’ai commencé le sport. La première fois de ma vie que je mettais les pieds dans une salle de sport. J’avais tellement la trouille au début. Le sport m’a vraiment redonnée confiance en moi et surtout une nouvelle approche de mon corps, une nouvelle appréhension de ma graisse.

Quand tu vois les kilos en moins sur la balance c’est une jouissance. Quand tu te rends compte que tes habits sont trop grands alors là tu sais que c’est réel. Je sais tout cela mais j’ai toujours du mal à savoir comment mon corps est, et comment il est perçu par les autres. Avant on me regardait beaucoup dans la rue parce que j’étais obèse. Je me souviens du jour où l’on ne m’a plus regardé. C’est vertigineux et déstabilisant. Parce que je m’étais construite comme étant obèse, ne l’étant plus il fallait que je m’envisage différemment. C’est étrange de voir à quel point ce que je détestais chez moi m’était devenu essentiel et remettait à ce point en question ce que je devenais. Je voulais écrire sur cela mais j’en étais incapable. J’avais trop honte je pense. Parce que l’on te renvoie toujours la honte d’être grosse. Quand j’entendais les beaux discours d’acceptation, de représentation de tous les corps, je trouvais cela hypocrite. Parce que faux. On peut dire de belles paroles tant qu’elles ne deviennent pas réelles ce n’est rien. La visibilité des différences est primordiale. Mais enlever ce sentiment de honte de la grosse et de celle ou celui qui aime la grosse l’est tout autant. Et on en revient toujours à la question de véracité, d’authenticité. Suis je aimée pour ce que je suis ? L’attirance à mon encontre est elle réelle, intéressée ou pire, une perversion ? Mais ces questions ne sont pas la propriété de la grosse. La mince aussi peut se les poser. La ou le Trans aussi. La personne la plus mainstream aussi.

Il y a cependant, une transmission du complexe de la grosse. Il n’y a pas de hiérarchie de la douleur mais j’ai toujours trouvé insupportable d’être dépossédée de ma grosseur par une personne non reconnue comme grosse. OK, il ne suffit pas d’être obèse pour se sentir grosse. Mais si une mince qui se trouve grosse le dit à une vraie grosse, quel est l’effet ? Comment une grosse peut s’accepter et ne pas se décourager lorsque sa pote lui dit qu’elle a 3 kg à perdre ? Cela ne renvoie t’il pas sans cesse que le corps mince est inatteignable ? J’aimerais qu’il y ait davantage de solidarité entre femmes là dessus. Parce que nous sommes responsables aussi de ce que nous transmettons aux autres. Ce n’est pas facile. Parce que nous avons toutes nos propres traumatismes. Mais le choix des mots est important parce qu’il conditionne notre manière de penser. Je ne dis pas qu’une mince n’a pas le droit d’exprimer son mal être corporel à une grosse. Je dis que ce n’est pas la même chose.

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Illustration d’Ambivalently Yours

Je suis heureuse d’avoir perdu tout ce poids. Même si je ne parviens pas encore à me saisir réellement. Même si mon corps est toujours une lutte. Cela mettra sans doute encore du temps. Le temps de m’habituer à moi. A ce moi que j’ai tellement étouffé, travesti, nié, éprouvé. Cependant, je mesure toujours à quel point tout cela est hyper fragile. Et à quel point je dépends encore du regard des autres. Parce que maintenant je veux aussi être belle. Et c’est là que tout se complique. J’aimerais vraiment ne pas me soucier du regard de l’autre et me sentir libre. Mais pour l’instant je n’y parviens pas. J’ai encore une idée de la beauté qui ne m’appartient pas et qui me fait du mal. Et même lorsque je m’en libère un instant, je rencontre un rappel à l’ordre sur cette idée de la beauté extérieure et mainstream.

Ces derniers mois, j’ai entrepris un travail de déconstruction qui s’accompagne d’une lutte envers toute les dépendances qui m’empêchent de me saisir et qui me régissaient. Je suis devenue plus exigeante envers moi-même et forcément envers les autres. Ce n’est pas facile mais c’est libérateur. Et cela me permet de mieux comprendre ce qui me rend malheureuse et de parvenir à refuser ce que l’autre tente de m’imposer. Avant je culpabilisais parce que je ne comprenais pas tout ce dont il était question et que j’acceptais en ne disant rien. Le langage est important. Encore une fois, il conditionne notre manière de penser et de nous comporter.

La semaine dernière je me suis prise la tête avec ma meuf. Je sais, tu risque de penser que c’est pour un truc très con. En gros,  j’ai une tendance à poser des choix débiles, à imaginer toujours des trucs peu probables d’arriver, avec des gens célèbres par exemple, mais pas que. Bref, je lui demande ce qu’elle ferait si une certaine actrice la draguait. Elle me dit que ça serait hyper flatteur parce qu’elle appartient à une autre sphère. Ok, je l’avais un peu cherché. Mais ça m’a tellement renvoyée à tout ce monde stupide avec ses fausses valeurs. Au fait qu’il y a les très très belles , les belles et les autres. Devine dans quelle catégorie je me suis mise ? Les autres. Pourquoi on devrait accepter d’être les autres ? Ok, la meuf est canon. Mais pourquoi cette dichotomie de la beauté féminine ? Ce n’est pas nous qui sommes à l’origine de cette hiérarchie mais les hommes. Je refuse de me limiter à une représentation non inclusive de mon corps. Il y a encore quelques mois j’aurais souffert dans mon coin. Le fait d’avoir compris ce dont il était question m’a permise d’exprimer ce que je ressentais et d’avoir une vraie discussion là dessus. C’est important de savoir ce qui ne nous appartient pas parce que ça nous permet de mieux nous en défaire. Et surtout je ne veux pas être complice de ce qui m’oppresse et me dévalorise.

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Illustration d’Ambivalently Yours

 

 

Il va me falloir encore du temps. Pour m’accepter. Pour m’aimer mieux. Mais je suis fière de moi et j’apprends à m’autoriser à ne pas être infaillible. Parce que rien n’est parfait. Et c’est terriblement excitant l’imperfection.

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Illustration d’Ambivalently Yours