Tous les hommes cis sont des salauds

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Tous les hommes cis sont des salauds.

« Les méchants n’existent pas ; les salauds sont innombrables. Voilà ce qu’il faut essayer de comprendre. »(André Comte Sponville, Le goût de vivre et cent autres propos)

Octobre 2017, la parole des femmes se libère. Elles osent parler, cela est sensationnel, les médias s’en emparent. Le #Me Too comptait déjà 31000 partages le lundi matin 16 octobre 2017. Il est devenu viral et a inondé nos médias, nos vies, nos rues, nos souvenirs, nos corps, nos cœurs, nos souffrances, nos solitudes. Il nous a permis de nous réunir et découvrir. Comme si nous ne savions pas encore ce que notre genre était, son histoire, ses causes, et les conséquences. Comme si nous ne savions pas que, ce que nous avions vécu, d’autres l’avaient vécu, le vivaient et le vivront encore tant que rien ne changera. Comme si nous ne savions pas que le féminisme est une nécessité vitale. Françoise d’Eaubonne disait  » Le Féminisme ou la Mort ». L’une des plus belles phrases que j’ai lues.

Lire des féministes, se référer à son vécu, à ses propres injustices, violences et trauma causés par des hommes cis est une chose. Les voir s’incarner dans d’autres en est une autre. Tant que cela ne concernait que ma personne c’était supportable et pas si grave au fond et presque accommodable. Tant qu’il n’y avait que ma douleur ce n’était pas si important. J’ai vu la douleur et la souffrance dans tou・te・s les autres.

J’ai entendu des jeunes filles parler de leurs  viols. J’ai entendu la violence et la répression subies par les trans. L’indescriptible mépris et violence quotidienne des travailleuses du sexe. L’étouffement des  racisé・e・s. J’ai vu des femmes pleurer et culpabiliser encore de ce qu’elles avaient vécu. J’ai vu des femmes  âgées descendre pour la première fois dans la rue. J’ ai vu des personnes qui n’arrivaient pas à parler mais qui étaient là. J’ai entendu des personnes dire :  » je suis là mais je ne suis pas féministe ». Et de partout étaient inscrit « mon père, mon copain, mon frère, mon mari, mon oncle, mon voisin, mon ami ».

Au milieu de tout cela il y avait des hommes cis présents et dont les médias accouraient vers eux comme s’ils venaient de sauver l’humanité. Et parmi ces même hommes cis, il y avait des agresseurs. Mais déjà il fallait être conciliante et ne pas dire que tous les hommes cis sont des salauds et c’est encore  à nous de ne pas faire de vagues et d’accepter la présence des hommes cis parce qu’ils ne sont pas tous comme cela.

Être méchant c’est vouloir le Mal pour le Mal, une pensée largement partagée de Platon à Kant et que je partage également. Lorsqu’une personne en vole une autre c’est en vu du bien dérobé parce qu’il va lui procurer un avantage et du plaisir. Un・e  meurtrier・e tue parce qu’il est bon de se venger, d’éliminer un・e rival・e ou de mettre fin à une souffrance causée par ce・tte dernier・e. Même les nazis ne faisaient pas le mal pour le mal, mais en vu d’en obtenir un bien. Même le sadique  agit en fonction du plaisir qu’il va ressentir. On ne fait le mal qu’en vu d’en obtenir un bien, celui ci n’étant qu’un moyen jamais une fin.

Cependant, cela n’est pas une raison suffisante ni une excuse et encore moins un passe droit pour ne pas endosser ses responsabilités. Parce que c’est de cela qu’il s’agit. Si le méchant veut le mal pour le mal quelle est donc cette autre catégorie ? Sartre la nomme le salaud et en fait même une catégorie philosophique. Le  salaud c’est celui qui fait le mal pour son bien à soi. « Le salaud, ce serait donc l’égoïste ? Point tout à fait ni seulement, car alors nous le serions tous. Tout salaud est égoïste  (même si cet égoïsme se masque derrière le dévouement à une cause ou à un Dieu), mais tout égoïste n’est pas un salaud. Le salaud, c’est l’égoïste sans frein, sans scrupule, sans compassion. » (…) Le salaud, c’est celui qui est prêt à sacrifier autrui à soi, à son propre intérêt, à ses propres désirs, à ses opinions ou à ses rêves.

(…) Le salaud, au sens sartrien du terme, c’est celui qui se croit, qui se prend au sérieux, celui qui oublie sa propre contingence, sa propre responsabilité, sa propre liberté, celui qui est persuadé de son bon droit, de sa bonne foi, et c’est la définition même, pour Sartre, de la mauvaise. Le salaud, au fond, c’est celui qui se prend pour Dieu (l’amour en moins), ou qui est persuadé que Dieu (ou l’Histoire, ou la Vérité)  est dans soncamp et couvre, comme on dit à l’armée, ou autorise, ou justifie, tout ce qu’il se croit tenu d’accomplir. Saloperie des inquisiteurs. Saloperie des croisés. Saloperie du « socialisme scientifique » ou du « Reich de mille ans ». Saloperie, aussi bien, du bon bourgeois tranquille, qui vit la richesse comme son essence et le capitalisme comme un destin. Saloperie de la droite, disait Sartre (« de droite, pour moi, ça veut dire salaud »), ce qui illustre assez bien une certaine saloperie de gauche. Le salaud, c’est celui qui a bonne conscience. C’est « l’ayant-droit », comme dit François George dans ses Deux études sur Sartre, autrement dit celui qui est convaincu de sa propre nécessité, de sa propre légitimité, de sa propre innocence. C’est pourquoi aucun salaud ne se croit tel : tous les salauds sont de mauvaise foi, qui ne cessent de se trouver des justifications ou des excuses.(André Comte Sponville, Le goût de vivre et cent autres propos)

Dans Féminin et Philosophie, Françoise d’Eaubonne demande pourquoi le féminin n’est vu que sous l’aspect défavorable, négatif, nocif. Pourquoi la femme n’est elle qu’un homme diminué ou une diminutrice de l’homme  ? Antoinette Fouque affirme  » … On ne naît pas femme, comme le disait également mais d’un point de vue convergent Simone de Beauvoir, on naît petit garçon, ou plutôt petit garçon castré. A partir du moment où les femmes se reconnaissent comme châtrées… elles sont admises, fut-ce négativement, dans l’ordre phallique ».( Lectures de la différence sexuelle).  Les nazis tuaient les femmes et les hommes efféminés, les handicapés, les non blanc. Ce qui est l’Autre. Ce qui représente le  féminin et lui est assimilé : une faiblesse d’esprit et de corps, une dégénérescence du masculin et de l’ensemble des valeurs masculinistes. Le nazisme est la saloperie libérée et exacerbée. Faisant de l’autre le non humain, le méprisable, l’objet. Les illustrations de l’Autre dans le nazisme, oscillent entre l’injure et la fascination, soulignant l’animalité des catégories : le juif ( simiesque, malin, glissant comme l’anguille), le Noir ( simiesque, colossal comme l’éléphant, primitif, près de la nature) et la femme ( singe encore, _singeant l’homme_, féline, chienne, oie blanche, poule dinde, grue, truie, etc.). Le spécisme étant la norme de nos sociétés patriarcales.  Nous élevons des animaux, les maintenons dans des conditions de vie abominables et cruelles et violentes, les abattons et les mangeons. Parce que l’on nous dit que cela est ainsi et nécessaire à notre survie. Pourtant, il y a des personnes qui ne mangent pas de viande et qui ne meurent pas et ne se trouvent pas dans un état de malnutrition pour autant.

La domination masculine est une saloperie moins évidente et visible, mais n’en demeure pas moins une saloperie. En faisant des  femmes , l’autre, un autre  diminué, raillé, caricaturé, dangereux, néfaste, en faisant des femmes un objet, elle s’autorise tout.

Faire de l’autre un objet, permet sa déshumanisation et  confère tous les droits. Réduire une femme à un corps, un objet de désir, un objet de crainte, un objet de fascination, etc. revient au même : c’est un objet pas aussi important et sérieux que le sujet, les hommes. Si c’est un objet, il est à disposition et de fait, donne tous droits sur lui. Si c’est un objet, il ne ressent pas les choses et je ne lui fais pas de mal. « Je suis sauvé », ce disent les hommes ( avec une candeur évangélique) et ce n’est pas grave, j’agis selon un ordre établi des choses. Je ne suis pas responsable, c’est ainsi. Parce que le monde est fait pour les hommes et par les hommes; pour leur assurer la suprématie et l’impunité de leur grandiosité masculine, comme l’appelle Françoise D’Eaubonne.  » les caractéristiques de la grandiosité , pour Alice Miller, relèvent d’une tension continuelle pour assumer, au prix du plus pénible effort, un surmoi toujours plus exigeant.

L’être grandiose « … est admiré partout et a besoin de cette admiration, il ne peut pas vivre sans elle. il doit réussir brillamment dans tout ce qu’il entreprend; il s’admire lui même pour ses qualités; mais malheur si l’une d’elles lui fait défaut; la catastrophe…est alors imminente. Les partenaires de l’être grandiose (y compris son partenaire sexuel) est aussi investi narcissiquement; les autres sont là pour l’admirer et il est sans cesse occupé à s’assurer cette admiration_ et à la mériter. Et ceci est l’expression de sa dépendance torturante »

Il était prévu que plus d’une lectrice sourirait ironiquement en appliquant ces lignes à tel ou tel homme de son entourage. (…) pathologique ou non, cette conduite de grandiosité parait convenir remarquablement à la dynamique historique du sexe masculin en tant que catégorie, et catégorie politique. Depuis la division du travail selon le sexe, ce contrôle de l’espèce par la seule moitié chargée par tradition de donner la mort, en opposition symétrique à l’autre qui donne l_et entretient_la vie, a engendré une mentalité sociale qui se perpétua au cours des millénaires. »Féminin et Philosophie

Et même entre hommes il y a des catégories : de race, de classe, d’orientation sexuelle, de validité etc. Le monde des hommes est une succession de catégories dont nous sommes tou・te・s des privilégié・e・s potentiellement oppresseurs. C’est pourquoi je ne veux pas de l’égalité entre femmes et hommes. Parce que ce modèle ne me convient pas et n’est pas viable ni juste ni équitable. Il ne ferait que transposer les inégalités sur une autre catégorie. Je ne veux pas gagner ma liberté au détriment de quelqu’un・e d’autre. Par exemple, dans un couple hétéro, ce serait comme si la femme ne faisait plus le ménage en ayant une femme de ménage. Elle déplace son oppression sur la femme de ménage qui a un grande probabilité d’être non blanche et/ou d’une classe sociale inférieure. Cela, c’est se décharger d’une oppression. Ce n’est pas un progrès c’est un renoncement. L’homme est à nouveau déchargé du ménage et la femme le ménage, une fois de plus et de trop. Est ce que la grandiosité masculine supporte la critique et le bien fondé de ses privilèges ? Non, évidemment. Mais en renonçant, nous renonçons à nous. Ce monde a une sacro sainte horreur du différent et tend à l’uniformisation de nos pensées, de nos valeurs, de nos désirs, de nos rêves, de nos besoins, de tout ce qui pourraient constituer une singularité. C’est la mondialisation capitaliste des catégories qui se disputent des miettes de privilèges, en érigeant la saloperie comme la seule issue possible. Et chacun de nos renoncements est une ode à la saloperie.

Les hommes cis sont tous des salauds lorsqu’ils entendent les femmes et minorisés de genre dirent leur souffrance et expliquer les injustices vécues, puis, minimisent, raillent et inversent la situation à leur avantage. Salauds lorsqu’ils s’inquiètent de la délation après la libération de la parole, parce qu’ils s’accaparent une réalité qui n’est pas la leur : la discrimination sexiste. Salauds, lorsqu’ils s’insurgent contre l’écriture inclusive. Salauds lorsqu’ils expliquent que l’artiste est différent de l’individu. Salauds lorsqu’ils se défendent entre eux et se soutiennent à notre détriment. Salauds lorsqu’ils font du chantage affectif pour un rapport sexuel. Salauds lorsqu’ils n’entendent pas un non. Salauds lorsqu’ils ne supportent pas qu’on leur dise non. Salauds lorsqu’ils disent que leur désir est naturel et que ce n’est pas de leur faute. Salauds lorsqu’ils jouissent de tous leurs avantages, se disent nos alliés, mais ne font rien pour questionner réellement leur privilège et en user pour être nos alliés. Salauds lorsqu’ils se disent féministes et te sortent la carte  Peggy Sastre, comme s’ils venaient de remporter une victoire. Salauds lorsqu’ils se sentent attaqués et répondent par la force et la violence. Parce qu’il n’est toujours question  que de cela : de force et de violence avec les hommes cis. Avec des degrés et nuances différentes mais ce n’est jamais autre chose ( et cela montre leur impuissance et dépendance à leur grandiosité. Mais si personne ne les regarde, ne valide leur grandiosité, que se passe t’il ?). Salauds, quand ils pensent être éduqués et pour l’égalité des sexes, mais qu’il faut tout de même marchander de passer l’aspirateur. Salauds, quand ils pensent être différents et pas comme les autres, mais t’obligent à un caprice sexuel en sortant la carte du :  » tu n’es pas cool ». Salauds lorsqu’ils se taisent et rigolent aux blagues sexistes. Salauds lorsqu’ils te ramènent à ton genre en te signifiant bien que ce n’est pas parce que tu es tolérée que tu es légitime en et à quoi que ce soit. Salauds lorsqu’ils te frappent et te disent que tu l’avais bien cherché. Salauds lorsqu’ils te blessent et te demandent pardon mais recommencent. Salauds lorsqu’ils s’excusent uniquement pour continuer à jouir de leur objet féminin. Salauds lorsqu’ils se placent au centre de tout et te dévalorisent sur ton physique, ton esprit. Salauds lorsque tu refuses leur avance et qu’ils se retournent contre toi, te menacent, t’insultent, t’humilient sans sourciller. Salauds, parce qu’ils cautionnent un système dont ils jouissent, et qui fait en sorte que tu ne seras jamais assez bien pour eux parce que tu as un genre différent du leur. La femme idéale est un homme dans un corps de bonnasse. Les plus polis ne le disent jamais ainsi, évidemment mais n’en pensent jamais moins. Salauds parce que l’injustice perdurent et qu’ils ne sont toujours pas prêts à ce que cela change. Salauds, parce que dans une relation amoureuse , ils ne font rien pour que la relation soit équitable. Salauds parce qu’ils ruinent toutes relations amicales, fraternelles, familiales, de travail ou amoureuses. Salauds parce qu’ils sexualisent ton genre dès qu’ils en ont l’occasion. Salauds parce qu’il faut leur répéter jusqu’à épuisement ce qu’est le féminisme. Salauds parce qu’ils nous ont quelque fois fait détester notre genre, allant jusqu’à nous faire désirer vouloir devenir comme eux. Et certain・e・s les imitent en adoptant leurs outils et reportent les oppressions, en s’illusionnant d’y échapper. Salauds lorsqu’ils t’expliquent que le sexisme n’existe plus.  Salauds lorsqu’ils pervertissent le féminin en n’en faisant que le reflet morbide de leurs peurs. Sarte aussi était un salaud lorsqu’il proposait une pseudo liberté à Simone en détruisant les principes bourgeois. Salaud lorsqu’il se servait de sa liberté d’homme pour assouvir ses mesquins plaisirs. Salaud lorsqu’il maintenait un chantage affectif en ne voulant jamais couper le lien avec elle lui vendant un amour spirituel et supérieur. Salaud de la maintenir dans son genre en l’encourageant à en sortir. Les hommes cis sont tous des salauds surtout lorsque nous les aimons. Heureusement nous ne sommes pas obligé・e・s de les aimer, de leur plaire et de les désirer sauf que nous vivons ensemble. Et qu’il est tant que chacun・e・s prennent ses responsabilités et ne se vautrent pas dans une fatalité mortuaire.

Salauds parce qu’ils n’ont pas entendu notre révolte.

Et si vous n’avez pas entendu notre révolte vous aurez notre révolution : la Révolution Féministe. Que vous le vouliez ou non.

Heureusement je suis Gouine

La chatte de l’univers

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Je recouvre les murs de N.O.U.S
Colle épaisse comme ma mouille.
je remplis le vide de N.O.U.S
Vendôme.  Même Parqué‧e‧s et contenu‧e‧s

ils ont PEUR.

Parce que le féminisme est la pensée la plus subversive. L’ultime geste novateur.
Mon corps est une perpétuelle révolution.
C’est en devenant ce que nous sommes que nous briserons l’ordre du monde qui n’est que fuite de lui-même.
Je plonge dans la chatte de l’univers.
Radicalement différent‧e‧s de l’extérieur
Nous ferons l’expérience de ce que nous sommes.
Voici encore mon corps non donné pour vous. Faites ceci en souvenir de N.O.U.S que nous ne connaissons pas. Que nous n’avons jamais connu.
lacrymale cyprine
j’ai les seins durs et gonflés de ce que nous serons. demain. Dans une heure. A l’instant.
Hier et demain.
A l’instant
où je t’ai vu j’ai saisi mon intériorité

Regard spéculaire

Je suis l’univers

entière de N.O.U.S

Le rôle de nos vies

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photos de Juliette

Hier, nous étions dans la rue pour dénoncer les violences faites aux femmes, place de la République. Ce soir la cinémathèque française rend hommage à Polanski en sa présence alors que tout le monde s’est indigné de l’affaire Weinstein. Les actrices ont parlé. On a fini par les écouter parce que ce n’était pas un cas isolé, ni une histoire de génération, ni de classe sociale, ni de situation géographie, ni d’orient, ni d’occident. Et Jane Fonda souligne qu’on écoute les victimes de Weinstein parce qu’elles sont blanches et célèbres, ce qui m’apparait important de préciser. Car dans les injustices et oppressions nous ne subissons pas toutes les mêmes outrages.

C’est quoi une actrice ? C’est d’abord un corps que l’on contrôle. Avant Richelieu, les mots féminins existaient dans la langue française : on utilisait autrice, poétesse, philosophesse, mairesse, médecine, etc. Puis, il a jugé utile de ne garder que le masculin. Quand un mot n’existe pas, quand un métier n’est que masculin, quand ce qui est bien est uniquement masculin, quand les valeurs masculines sont plus nobles, on grandit avec ces idées et on s’en convainc. On devient illégitimes, anormales, suspectes, dangereuses, menaçantes lorsque l’on veut être là où on ne nous permet pas d’être. Tout ce qui est masculin est noble, fort, puissant, intéressant, courageux, exemplaire etc. la liste est trop longue et chiante. Avant le mot aigle était de genre féminin. La Fontaine en atteste la véracité avec ces vers de l’Aigle et la pie : » L’ aigle, reine des airs avec Margot la pie,                                                                                différentes d’humeur, de langage et d’esprit  »
Bonaparte voulant en faire son emblème, il devint masculin.

Richelieu et  l’Académie française s’assurent de normaliser la langue française. Dominique Bouhours prêtre jésuite grammairien, écrivain, historien, écrit en 1675 : «Quand les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte ». En 1767, Nicolas Beauzée justifie que « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». Les Grecs pensent que la grammaire est l’expression de la raison. Comment peut on être raisonnable sans suivre la règle ? Pourquoi suivre une règle ? Pourquoi normaliser et régulariser le langage ? Pourquoi catégoriser le féminin et le masculin ? A qui profite la règle ? A quoi servent les règles et les lois, si elles ne sont  pas justes ? A quoi sert la démocratie si c’est le nombre qui l’emporte et non la justice ?

Richelieu a cependant conservé des mots féminins qui ne renvoyaient pas à la valorisation du pouvoir intellectuel. Boulangère ou actrice ne posent pas de problème. Actrice,  c’est d’abord un corps que l’on contrôle pour contrôler les autres femmes. Actrice a comme racine augere qui signifie accroître, augmenter, développer, exalter. Un truc plutôt valorisant et powerfull. L’actrice utilise son corps et il ne sera retenu que cela. Un acteur n’a pas le devoir d’être beau, une actrice oui, sauf si elle fait de la comédie. Parce que nous en sommes encore là. Il y a quelques années encore je pensais que le cinéma était l’art qui avait le plus valorisé l’image des femmes en montrant des figures puissantes. Mais je me trompais amèrement, naïvement, inconsciente de l’ampleur et de l’étendu  des dégâts du patriarcat. En contrôlant le corps des actrices on a contrôlé le corps ds femmes mais aussi leurs pensées, leurs désirs, leurs rêves.

En 2015, sur les 300 films agréés par le CNC, 63 sont réalisés par des femmes. Le salaire des réalisatrices étant 42% plus bas que celui des réalisateurs. Sur les 320 films sortis en 2016, la moitié sont des comédies grand public qui caricaturent encore et toujours les femmes, les jeunes ou la banlieue. En 2015 Angelica Houston a déclaré :  » c’est un peu comme à l’église (…) Ils ne veulent pas que l’on soit prêtres. Ils veulent qu’on soit des nonnes obéissantes« . Alice Guy, la première réalisatrice au monde cible le problème :  » Aussi longtemps qu’une femme reste à ce qu’ils appellent sa place, elle ne subit aucune vexation, mais qu’elle assume les prérogatives généralement accordées à ses frères, on la regarde aussitôt de travers. »

Mais pourtant le cinéma a des héroïnes puissantes, des guerrières, des femmes à qui on aime s’identifier, non ? La mariée de Kill Bill, Wonder Woman, Gloria de Cassavetes,  , le lieutenant Ripley, Thelma et Louise,  etc. Ces héroïnes  reconnues puissantes, le plus souvent se vengent, ont des revolvers, usent de la force, se défendent en utilisant les codes de puissance masculine. Quand elles passent à l’action les femmes se défendent. Même leur action ne peut être le fruit d’une décision autonome mais sont toujours soumises et intrinsèquement liées aux hommes. Béatrix se venge. Gloria  défend un enfant victime de la mafia. Wonder Woman répond à l’attaque des hommes maléfiques. Ripley prend le pouvoir sur les hommes mais apparait en petite culotte dans la douche même si elle échappe aux stéréotypes de genre de séduction. Thelma et Louise deviennent hors la loi et meurent pour avoir choisi d’échapper à ce que l’on attend de leur genre. Scénario d’ailleurs écrit par une femme : Callie Khouri. Il ne faut pas désirer trop la liberté et l’ indépendance lorsque l’on est une femme sinon on nous le fait  payer.

Mais voilà, en plus,  elles sont sexy, de préférence blanches et jeunes. Une version féminine des hommes, fabriquée, vue, et transmises par les hommes. Mais c’est quoi en fait être courageuse comme une femme ? Être forte comme une femme ? Être intelligente comme une femme ? Arrivons nous à nous définir réellement en dehors des hommes ?

« Le cinéma est fait presque exclusivement par des hommes. la femme, au cinéma, c’est donc très exactement la femme vue par les hommes(…) En réalité, le cinéma est la chasse gardée des mâles pour des raisons qui tiennent à l’importance capitale de la représentation des personnages féminins.» Pierre katz, critique et réalisateurs ( 1953). Oui, c’était il y a longtemps mais ça n’a pas beaucoup changé. Viriginie Despentes en 2015 dit:  « le cinéma est une industrie qui n’est pas interdite aux femmes. Mais c’est une industrie inventée, manipulée, et contrôlée par des hommes (…) les films de femmes sont généralement produits par des hommes, qui vont chercher des financements en soumettant le projet à d’autres hommes, puis ces films seront distribués par des hommes  dans des salles tenues par des hommes et critiqués par des hommes. »

Ces héroïnes de cinéma ne sont pas crédibles à mes yeux parce qu’elles ont recours aux armes du patriarcat. Je n’aime tellement pas le patriarcat, je méprise tellement ses fausses valeurs qui divisent et oppressent que je tente de ne pas  reproduire et de m’extraire de ce modèle unique de pensée, de bonheur, d’être ( et je n’y parviens pas toujours) . Le féminisme ne sera jamais pour moi un renversement de valeurs, pas par charité chrétienne, mais par éthique et logique. Que les hommes n’aient pas peur, je ne veux pas leur faire subir ce qu’ils nous ont fait subir. Non parce que je crains de ne pas leur plaire, je m’en contre fous et en c’est bien pratique car je suis gouine, même si je peux me poser la question lorsque je culpabilise de ne pas avoir répondu à l’un d’eux.  Mais simplement parce que je méprise ce qu’ils ont érigé en valeur, ce qu’ils ont fait de cette société. De  ce qu’ils ont fait aux femmes, à celleux qui ne sont pas blanches, à celleux qui n’ont pas la religion qu’il faut, celleux qui n’ont pas l’orientation sexuelle qu’il faut, celleux qui n’ont pas le corps qu’il faut, celleux qui n’ont pas la santé qu’il faut, celleux qui n’ont pas l’instruction qu’il faut, celleux qui n’ont pas l’argent qu’il faut. C’est comme si je disais la peine de mort c’est pas bien mais lorsque l’on tue une femme ou un enfant c’est justifié. Je suis radicale, j’essaye de m’attaquer aux racines, de me déconstruire de mes fausses connaissances. Je ne veux pas d’un système injuste. Je ne me contenterai jamais d’avoir une position élevée pour avoir l’illusion de ne plus être inférieure aux hommes. Parce que c’est faux. Le pouvoir n’est pas un signe de puissance ou d’égalité. Le pouvoir est la preuve de la domination. Je ne veux pas être comme les hommes, je revendique ma différence. Un autre chemin que celui tracé par les hommes est possible. S’ils souffrent aussi du patriarcat, qu’ils se libèrent eux mêmes. S’ils veulent le congé paternité qu’ils se battent pour l’avoir.  S’ils sont contre les violences faites aux femmes qu’elles cessent alors. Si la majorité n’est pas constituée de violeurs, d’agresseurs, de sexistes, d’oppresseurs, de railleurs, pourquoi perdure t’il toujours l’ injustice ? Pourquoi la loi ne protège pas les femmes ? Pourquoi, hier, sur les pancartes je m’étonnais encore de voir autant de filles violées par leur pères, leurs frères, leurs copains, leurs maris, leurs oncles, leurs amis, leurs patrons, leurs camarades ? Pourquoi Weinstein est un porc mais pas Polanski ? Pourquoi nous en sommes toujours là ? Toujours à devoir parler de ses agressions sexuelles ? Pourquoi les subissons nous encore ? Porter un pantalon, aller à l’école, travailler, baiser avec qui je veux ne sont pas des faveurs. C’est juste la base en fait. Pourquoi le cinéma protège Polanski ? Pourquoi la cinémathèque maintient sa programmation en plein cœur de ces affaires de violences sexuelles ? Pourquoi les hommes pensent que le corps des femmes leur appartient ? Pourquoi dominer une femme de quelques manières que ce soit est il à ce point banalisé et intégré ? Pourquoi les petits garçons touchent spontanément les seins des femmes ? Pourquoi veulent t’ils voir ce qu’il y a sous les jupes des filles ?  Pourquoi les femmes sont toujours inférieures aux hommes ? Pourquoi s’autorise t’on à toucher le ventre d’une femme enceinte ?

Parce que cela est permis.

J’ai longtemps cru que le cinéma était différent, que les films que j’aimais, que les réalisateurs que j’admirais et avec lesquels je me suis construite m’autorisaient à ne pas être inférieure aux hommes. J’ai voulu faire du cinéma grâce aux actrices et je les aime toujours. Mais différemment. Réaliser, mettre en scène s’est tenter de tout contrôler. C’est diriger, toucher, montrer, indiquer. J’ai eu cette fâcheuse tendance à toucher (sans demander la permission) les actrices  pour les diriger. Et rien ne justifie cela. Je n’aime pas que l’on me touche. Les actrices sont réduites à leur corps. L’image de femmes de petites vertus et de courtisanes leur colle encore à la peau. Aucune femme ne sera jamais assez bien pour le patriarcat parce que de fait il nous exclu. Mais je sais que le cinéma peut être différent de ce qui prédomine. Je sais que ce schéma binaire n’est pas la seule voie. Je sais que cette société peut changer même si c’est un sacré enchevêtrement d’injustices et de non dits.

Pourquoi en 2017, les femmes ont elles encore peur des hommes ? Pourquoi en 2017, les femmes mettent elles encore en place des réflexes de survie ? Pourquoi en 2017, les femmes doivent toujours encore se justifier de n’être pas contre les hommes, de ne pas vouloir les exclure ? Pourquoi en 2017, les victimes sont encore contraintes d’aimer leurs bourreaux ? C’est cela qui me révolte plus que certaines priorités que nous devrions avoir. Ce qui m’indigne le plus c’est de savoir que les femmes subissent encore des agressions sexuelles. Qu’on ne me parle pas de décence lorsqu’une femme dit ce qu’elle a subi dans la sphère publique. Nommer les choses, les dire, les écrire c’est les rendre réelles.

En 2017, tout reste encore à faire avec le féminisme. Et je n’ai pas encore tout exploré, tout pensé, tout tenté, tout entrepris. Il me reste encore des forces et de l’espoir.

Et je ne suis plus seule.  Et je ne suis pas la seule.

Les adultes sont tous des hétéro(normés) dépressifs 

J’ai la peau de mes sœurs au bout de ma langue. Leur souffrance tue et ignorée à la pointe de mes seins.

A l’intersection de nos cœurs il y a l’espoir. Encore. Toujours.

Encore envie de toi. De tes seins plus lourds que la chaleur. Nos corps humides glissent dans la nuit. Je me sens libre en caressant mes poils de chatte. Ils n’aiment pas ça. Ni encore. Ni toujours.

Les adultes sont tous des hétéros dépressifs.
Je ne serai jamais adulte.

Ça pue les adultes. C’est rance et morose. Et c’est même pas capable d’empêcher de souffrir. Ni d’aimer.
J’ai le sang de mes sœurs sur mon clitoris. Pour ne pas oublier. Ton corps me réconcilie avec le mien. je ne savais pas à quel point je pouvais être moi. Je me sens tellement libre quand je caresse mes poils de chatte.  Les adultes pensent juste que c’est dégueulasse.

Non.
Je ne serai jamais adulte.

Illustration : Nikki Peccaso 

Corps & Larmes

Quand est ce que notre corps nous appartient ?

Je considère que le corps des femmes est plus enclin à la dépossession parce qu’il est sans cesse instrumentalisé, hiérarchisé, utilisé, rêvé, fantasmé, normé, (sur) représenté par les autres. Comment avoir conscience de son corps lorsque l’on a la sensation qu’il est extérieur à nous ?  Est ce que l’on arrive totalement à accepter son corps un jour ? L’idée de beauté de notre corps est elle intérieure ou extérieure ? Comment pouvons nous avoir une représentation positive de notre corps ?

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illustration d’Ambivalently Yours

J’ai perdu plus de 70kg, toute seule en deux ans. Deux ans c’est long mais pas assez encore pour me le réapproprier. Je sais que je ne suis plus obèse mais je suis encore grosse. Quand  cesse t’on d’être grosse ? Être grosse pour les autres est une chose, l’être pour soi en est une autre. Est ce que je me sens grosse à cause de l’extérieur et de la norme ? Est ce au plus profond de moi indépendamment de l’extérieur? Est ce un sentiment physique ? Obèse je n’avais pas conscience de mon corps. Je ne savais pas comment j’étais, même lorsque je ressentais une extrême douleur dans mes jambes, dans mes pieds, j’aspirais à me soustraire de mon corps. Je ne voulais pas me réduire à un corps, à une image de moi.

j’ai commencé à grossir à 6 ans. Cela correspond au moment où je me suis rendue compte de mon attirance pour les filles et où ma mère a fait une grossesse extra utérine. Ma mère a failli mourir, je ne l’ai pas vu pendant longtemps, ( du moins j’ai eu l’impression que c’était long). Je sais que mon homosexualité m’a causée du stress et que la nourriture m’apaisait. Mais ce ne sont pas les seules explications.

soft body grosse
collaboration : ambivalently yours dessin, texte de Spooky Fat Babe

Petite, je ressentais comme une profonde injustice d’être une fille. D’une manière diffuse mais présente et réelle, je savais que j’avais moins le droit que les garçons, je les trouvais plus libres et cools. J’étais ce que l’on appelle un « garçon manqué », ( cette expression est d’ailleurs tellement discriminatoire envers les filles. Elle pose le genre masculin comme étant d’emblée supérieur au genre féminin) et je pense juste que c’était une rébellion face au genre. Je trainais tout le temps avec eux dans la cour. Je ne voulais pas être celle que l’on considère comme inférieure en raison de son sexe. Je ne voulais pas être ce petit truc fragile, précieux et apeuré que le genre me renvoyait. Je ne voulais pas être uniquement ce corps convoité et obligé d’être parfait. Je ne voulais pas  être cette injustice.

Grossir a été mon premier acte de rébellion. Je voulais qu’on m’aime pour ce que j’étais. Je préférais être intelligente qu’être belle. Parce que si tu es intelligente et belle on ne te prend pas au sérieux et ta beauté devient un handicap. Parce que j’avais déjà intériorisé qu’être grosse c’est être moche. Et je pense que je voulais inconsciemment prouver le contraire et faire accepter aux autre que c’était faux. Mais on ne sort pas indemne de la grosseur. L’extérieur est extrêmement violent. J’ai toujours eu une vie sociale, des amis. Je ne correspondais pas à l’image mainstream de la grosse  : celle qui est seule, sans amiEs, qui déprime toute la journée et mange à en crever. Pourtant j’ai aussi déprimé et manger à en crever. Mais, enfant et adolescente ça allait. Je le croyais du moins. Parce que oui, j’ai eu les moqueries, l’injonction à avoir honte de mon corps différent. Je me battais dans la cour aussi quand on me disait que j’étais grosse. Adolescente, c’était différent. J’ai commencé à ne plus trop savoir quoi répondre et parfois même ne rien dire. C’était peut être l’usure. Et c’était hyper violent. Mais les enfants et les ados ne sont pas plus cruels que les adultes. Ils sont pareils. Les adultes ne sont pas plus discrets ou intelligents. Les dernières années où j’étais obèse ont été extrêmement dures, humiliantes et cruelles. Des trucs que tu peux même pas imaginer tellement c’est con et méchant. Et ça laisse des traces.

distance
Illustration d’Ambivalently Yours

Il y a eu plusieurs raisons à ma prise de poids. Et la société en est aussi responsable. Le sucre m’apaisait plus que tout. J’en avais besoin quand ça n’allait pas. Et très vite, quand ça allait aussi. Je culpabilisais d’aimer autant le sucre parce que ça me renvoyait tellement l’image de la grosse. Mais c’est doux le sucre. Et c’est féminin. Et c’est intéressant de voir aussi la connotation négative qu’il a. (super article sur la symbolique des aliments. Le sucre est symbole de douceur, de dépendance. «Au début de notre vie, explique Olivier Soulier, l’oeuf fécondé tombe dans la paroi de l’utérus, gorgée de sucre. Toute notre vie, on va chercher ce sucre initial. D’abord dans le lait maternel, puis peu à peu avec nos propres ressources. C’est le symbole du passage de la dépendance à l’autonomie. Les gens sucrés sont souvent dans une forme de dépendance et recherchent une forme de douceur.»). Et c’est hyper brutal aussi. Plus tu manges du sucre, plus tu as envie d’en manger. Il y en a de partout, tout le temps ( dans la nourriture industrielle ). Ils sont pas cons les industriels, les grands groupes, ils en mettent de partout : biscottes, petits pois, sauces, plats, boisson, etc. Comme ça ils sont surs que tu vas dépenser tout ton fric chez eux. C’est une drogue le sucre. Je culpabilisais tellement d’avoir faim même lorsque je mangeais beaucoup. Mais j’avais toujours faim en fait. C’était pas juste dans la tête comme on veut bien te le faire croire, c’était physique, dans le ventre.

En 2012, ça commençait déjà à être dur. Je suis allée pas du tout convaincue à la Pitié-Salpêtrière ( rien que le nom t’as envie de partir en courant ) au service de recherche et de médecine de l’obésité. Le docteur qui m’a reçue m’a fait comprendre que la chirurgie gastrique était en gros ma seule chance de maigrir. Mais, qu’il fallait que je maigrisse avant d’au moins 20 kg. Je n’y suis plus jamais retournée. J’ai trouvé que cette approche était hyper dévalorisante et m’infantilisait. Comme si je n’étais pas capable toute seule et surtout pourquoi me faire opérer si j’arrivais déjà à perdre 20kg ?  Pourquoi si peu de considération de ce que j’étais ? Une fois de plus j’étais en situation d’échec mais je savais que la chirurgie gastrique c’était définitivement pas pour moi. Parce que c’était la facilité du système qui me rendait malheureuse. Tu paies pour te faire du mal, tu manges, tu grossis et miracle, on t’opère . Quand je vois que j’ai pris le temps de maigrir et que j’ai eu le temps de voir mon corps se transformer, je me demande comment on peut faire pour se réapproprier son corps d’une manière sereine en si peu de temps. Et je ne parle même pas des complications que cela peut engendrer. Je ne cherche pas à culpabiliser les personnes qui y ont recours. C’est le système que je condamne et le business que cela engendre. Le diabète de type 2 fait le bonheur des groupes pharmaceutiques. Et surtout je voulais une alternative moins violente. Une chirurgie c’est toujours violent et pas anodin. Et je ne voulais pas à nouveau avoir de la souffrance avec la nourriture.

Deux ans plus tard, et avec au moins 20kg de plus, j’ai décidé de ne plus souffrir. J’ai changé mon alimentation. L’avantage que j’avais c’était que je connaissais presque tous les régimes et que je ne voulais surtout pas avoir de frustrations. Mon point faible c’était le sucre. J’ai commencé à étudier l’alimentation et ses mécanismes. Quand j’ai compris que le sucre raffiné avait ce super pouvoir addictif, j’ai enfin pu comprendre comment le combattre. J’ai arrêté le sucre raffiné définitivement. Je suis passée au sirop d’agave puis au sucre de coco. Au bout d’une semaine je n’avais plus ce besoin incessant de sucre et ni cette sensation de faim. J’ai perdu 10kg en un mois. les 30 premiers kg ont été assez rapides à perdre. Mais je ne voyais toujours pas mon corps se modifier. Alors j’ai commencé le sport. La première fois de ma vie que je mettais les pieds dans une salle de sport. J’avais tellement la trouille au début. Le sport m’a vraiment redonnée confiance en moi et surtout une nouvelle approche de mon corps, une nouvelle appréhension de ma graisse.

Quand tu vois les kilos en moins sur la balance c’est une jouissance. Quand tu te rends compte que tes habits sont trop grands alors là tu sais que c’est réel. Je sais tout cela mais j’ai toujours du mal à savoir comment mon corps est, et comment il est perçu par les autres. Avant on me regardait beaucoup dans la rue parce que j’étais obèse. Je me souviens du jour où l’on ne m’a plus regardé. C’est vertigineux et déstabilisant. Parce que je m’étais construite comme étant obèse, ne l’étant plus il fallait que je m’envisage différemment. C’est étrange de voir à quel point ce que je détestais chez moi m’était devenu essentiel et remettait à ce point en question ce que je devenais. Je voulais écrire sur cela mais j’en étais incapable. J’avais trop honte je pense. Parce que l’on te renvoie toujours la honte d’être grosse. Quand j’entendais les beaux discours d’acceptation, de représentation de tous les corps, je trouvais cela hypocrite. Parce que faux. On peut dire de belles paroles tant qu’elles ne deviennent pas réelles ce n’est rien. La visibilité des différences est primordiale. Mais enlever ce sentiment de honte de la grosse et de celle ou celui qui aime la grosse l’est tout autant. Et on en revient toujours à la question de véracité, d’authenticité. Suis je aimée pour ce que je suis ? L’attirance à mon encontre est elle réelle, intéressée ou pire, une perversion ? Mais ces questions ne sont pas la propriété de la grosse. La mince aussi peut se les poser. La ou le Trans aussi. La personne la plus mainstream aussi.

Il y a cependant, une transmission du complexe de la grosse. Il n’y a pas de hiérarchie de la douleur mais j’ai toujours trouvé insupportable d’être dépossédée de ma grosseur par une personne non reconnue comme grosse. OK, il ne suffit pas d’être obèse pour se sentir grosse. Mais si une mince qui se trouve grosse le dit à une vraie grosse, quel est l’effet ? Comment une grosse peut s’accepter et ne pas se décourager lorsque sa pote lui dit qu’elle a 3 kg à perdre ? Cela ne renvoie t’il pas sans cesse que le corps mince est inatteignable ? J’aimerais qu’il y ait davantage de solidarité entre femmes là dessus. Parce que nous sommes responsables aussi de ce que nous transmettons aux autres. Ce n’est pas facile. Parce que nous avons toutes nos propres traumatismes. Mais le choix des mots est important parce qu’il conditionne notre manière de penser. Je ne dis pas qu’une mince n’a pas le droit d’exprimer son mal être corporel à une grosse. Je dis que ce n’est pas la même chose.

ensemble
Illustration d’Ambivalently Yours

Je suis heureuse d’avoir perdu tout ce poids. Même si je ne parviens pas encore à me saisir réellement. Même si mon corps est toujours une lutte. Cela mettra sans doute encore du temps. Le temps de m’habituer à moi. A ce moi que j’ai tellement étouffé, travesti, nié, éprouvé. Cependant, je mesure toujours à quel point tout cela est hyper fragile. Et à quel point je dépends encore du regard des autres. Parce que maintenant je veux aussi être belle. Et c’est là que tout se complique. J’aimerais vraiment ne pas me soucier du regard de l’autre et me sentir libre. Mais pour l’instant je n’y parviens pas. J’ai encore une idée de la beauté qui ne m’appartient pas et qui me fait du mal. Et même lorsque je m’en libère un instant, je rencontre un rappel à l’ordre sur cette idée de la beauté extérieure et mainstream.

Ces derniers mois, j’ai entrepris un travail de déconstruction qui s’accompagne d’une lutte envers toute les dépendances qui m’empêchent de me saisir et qui me régissaient. Je suis devenue plus exigeante envers moi-même et forcément envers les autres. Ce n’est pas facile mais c’est libérateur. Et cela me permet de mieux comprendre ce qui me rend malheureuse et de parvenir à refuser ce que l’autre tente de m’imposer. Avant je culpabilisais parce que je ne comprenais pas tout ce dont il était question et que j’acceptais en ne disant rien. Le langage est important. Encore une fois, il conditionne notre manière de penser et de nous comporter.

La semaine dernière je me suis prise la tête avec ma meuf. Je sais, tu risque de penser que c’est pour un truc très con. En gros,  j’ai une tendance à poser des choix débiles, à imaginer toujours des trucs peu probables d’arriver, avec des gens célèbres par exemple, mais pas que. Bref, je lui demande ce qu’elle ferait si une certaine actrice la draguait. Elle me dit que ça serait hyper flatteur parce qu’elle appartient à une autre sphère. Ok, je l’avais un peu cherché. Mais ça m’a tellement renvoyée à tout ce monde stupide avec ses fausses valeurs. Au fait qu’il y a les très très belles , les belles et les autres. Devine dans quelle catégorie je me suis mise ? Les autres. Pourquoi on devrait accepter d’être les autres ? Ok, la meuf est canon. Mais pourquoi cette dichotomie de la beauté féminine ? Ce n’est pas nous qui sommes à l’origine de cette hiérarchie mais les hommes. Je refuse de me limiter à une représentation non inclusive de mon corps. Il y a encore quelques mois j’aurais souffert dans mon coin. Le fait d’avoir compris ce dont il était question m’a permise d’exprimer ce que je ressentais et d’avoir une vraie discussion là dessus. C’est important de savoir ce qui ne nous appartient pas parce que ça nous permet de mieux nous en défaire. Et surtout je ne veux pas être complice de ce qui m’oppresse et me dévalorise.

protect
Illustration d’Ambivalently Yours

 

 

Il va me falloir encore du temps. Pour m’accepter. Pour m’aimer mieux. Mais je suis fière de moi et j’apprends à m’autoriser à ne pas être infaillible. Parce que rien n’est parfait. Et c’est terriblement excitant l’imperfection.

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Illustration d’Ambivalently Yours