Deauville sans Trintignant

J’ai croisé Vincent Delerm et il m’a souri. Lundi, j’étais mélancolique et j’écoutais Vincent Delerm en pensant à ma prof de philo. Au Lycée. A ce que je ressentais. Où vont les sentiments lorsqu’ils ne sont plus aussi impétueux ? C’est vrai ça, ou va l’amour quand il n’est plus ? C’est comme la graisse. Elle va où la graisse quand tu maigris ? Par où elle sort ? Visiblement par la respiration ( oui je cherche toujours à tout comprendre ). Donc, j’étais mélancolique. Je me souviens de mes sentiments. De la manière dont ils m’affectaient. De leurs forces. Du plaisir qui en découlaient. Et cependant, je ne parviens pas à les saisir dans leur ensemble. Le fait de me souvenir ne suffit pas à exalter mon âme comme avant. C’est comme Deauville sans Trintignant.

Depuis quelques semaines, je repense à ma prof de Philo et je me suis mise en tête de la retrouver. J’étais complètement fascinée par elle, elle stimulait tellement mes pensées. Je n’étais pas du tout consciente que j’étais totalement amoureuse d’elle. Je me souviens du dernier cours avant le bac. J’étais anéantie. Mélancolique de quelque chose qui n’était pas encore arrivé et auquel je pensais ne jamais survivre. J’étais là, dans la classe en me répétant  » ce moment n’arrivera plus jamais. Je ne serai plus dans cette classe. Elle ne me fera plus cours. Il n’y aura plus une autre année ( je me demande pourquoi je n’ai pas raté le bac rien que pour être à nouveau dans sa classe ). » La sonnerie a retenti. Les autres étaient joyeux, moi non. Nous nous sommes revues après le bac pendant deux ans et je ne sais plus comment après, plus rien.

J’ai pensé que j’aimerais la revoir. Parce que nous partagions des choses profondes et qu’elle m’a fait du bien. Mais est ce elle que je veux revoir ? Et si je voulais revivre ce que je ressentais seulement ? Où va l’amour quand il cesse ? C’est comme revoir un ancien amour. C’est terrible. Une personne qui était tout. Et tu es là, devant elle, tu lui parles et tu te demandes comment c’était avant. Quand tu l’aimais. Juste un souvenir. C’est moche un souvenir d’amour parce que c’est fade. C’est une photo figée. Peut être que je préférerais ne plus du tout me souvenir des gens que j’ai aimé pour ne pas avoir à  éprouver cette distanciation du sentiment.

Et puis j’ai retrouvé deux lettres que je lui avais écrite mais visiblement pas envoyées. Heureusement. parce qu’en terme de séduction, j’aurais pu faire mieux. J’ai osé masquer mon amour en disant  » j’aurais voulu que vous soyez ma mère ». Le drame de ma vie quoi. Ou l’art de la non séduction. Et je me suis mise en tête de rendre justice à mes sentiments. Parce que c’était de l’amour. Et que je ne le lui avais jamais dit. Et que c’est terrible de ne pas dire l’amour. Et encore plus terrible de ne pas dire ce que j’étais. De n’avoir pas osé être moi. Bon, j’en étais franchement incapable à cette époque. Mais je l’aimais. Et j’ai tellement pensé à tout ce que l’on aurait pu vivre ensemble que je l’ai vécu. Et ce souvenir de mes désirs imaginés ne me rend pas mélancolique mais joyeuse. Ce souvenir n’est pas fade. Il me rapproche de moi parce qu’il reflète la sincérité de mes sentiments. C’est vivant. Exaltant. Mieux qu’un amour qui a cessé.

Un an

Un an.

J’ai une copine qui a pour habitude de demander les choses positives qui nous sont arrivées au cours de l’année. Cela correspondait tellement à mon envie que je ressentais la nécessité d’en faire un billet. Et puis ces deniers jours, je n’avais plus en moi d’énergie positive. Trop confrontée à une réalité que je n’ai jamais désiré et qui vous lapide en un dixième de seconde. Et cela m’a ramenée brutalement en arrière. Un an.

Il y a un an, le monde m’était opaque, douloureux, vide. J’étais tellement loin de moi. Nue. Perdue dans l’univers et ce qu’il recèle de plus effrayant. Mon pauvre corps essoufflé, nu, gesticulant dans la voie lactée. A des années lumières de ce que je craignais d’être. Et j’en voulais à la terre entière, recroquevillée dans une immense douleur si plombante qu’elle m’étouffait. Qu’elle étouffait celle que je voulais être. Que j’ai toujours été. Que je serai toujours. Mais des fois, on s’oublie parce que c’est ce qui nous apparait être le plus commode. Et souvent c’est le choix le plus viable qui s’offre à nous. Et pourtant, j’allais mieux. Il ne me restait qu’un pas vers moi. Mes jambes se pulvérisaient à la moindre tentative. Mais je m’y prenais mal, j’exprimais et ne reproduisais que ce que j’exerce de ce que nous avons fait de ce monde. Je ne voulais pas être amoureuse mais ne pouvais pas y renoncer pour autant. Ma copine m’avait quittée, j’étais dans une rage folle. Mais je ne savais pas encore très clairement que c’est à moi que j’en voulais. J’étais face à ma liberté et ne savais où aller.

J’étais face à ma liberté et je ne savais pas qui j’étais. Le jour où j’ai accepté de me rencontrer j’ai découvert l’univers. Je me remercie tant de m’avoir fait confiance et de ne plus avoir peur. Parce que ma vie, ce que j’en fais, ressemble à ce que j’espérais lorsque j’avais 15 ans. Je me suis réellement reprise là où je m’étais laissée.

2017, l’année de tous mes possibles. J’ai enfin fait mon coming in. Cette joie extrême d’être gouine, c’est proche de l’ivresse. L’ivresse de la possibilité d’être qui je suis. Je n’ai plus eu peur de me regarder, ni de regarder la femme que j’aime.

Et puis, il y a eu Wittig. Monique Wittig ! La pensée straight a complètement révolutionné mon être. Tout ce que je ressentais, pressentais, était formulé de manière claire, évidente et m’invitait à me déconstruire sans être pétrifiée par ma peur. Monique Wittig m’a sauvée. Vraiment. Elle m’a autorisée à me reconnecter avec moi même (un peu comme mon amoureuse). Féministe et lesbienne. Lorsque j’ai lu « la lesbienne n’est pas une femme » j’ai été propulsée dans les profondeurs de l’univers. Et j’ai assisté à une AG féministe. La première fois où j’ai assisté à une Assemblée Générale Féministe.

wittig.png

C’était un dimanche. Je ne connaissais personne. Je ne savais pas comment cela fonctionnait. Je ne comprenais pas tout ce qu’il s’ y disait. Mais j’ai ressenti l’apaisement d’être avec des personnes qui te comprennent. Même si tu ne les connais pas. il y avait des choses dures, lourdes, pesantes, violentes. Et une extrême bienveillance se dégageait de tout cela. Un truc totalement révolutionnaire qui n’existe nulle part ailleurs. Peu importe qui tu es, on t’écoute. On te laisse la possibilité de dire ce que tu as à dire. C’était révolutionnaire pour moi et ça l’est toujours. Même si c’est imparfait et que cela n’évite pas des conflits quelques fois, le féminisme est ce qui me permet plus que tout, y compris plus que la philosophie ou le cinéma, de donner vie à un flamboyant espoir.parce que le féminisme c’est tout cela à la fois. Le féminisme n’était plus une honte, ni un fantasme. Ce n’était plus une chose posée là, extérieure à moi même. je ne voyais plus l’autre comme une menace. Le féminisme m’a réconciliée avec le monde. Et j’ai rencontré des personnes exceptionnelles.

Ces derniers mois, l’actualité nous a permis de nous découvrir à nouveau. On fait des rencontres épatantes avec le féminisme. Une nouvelle AG, de nouvelles perspectives, la matérialisation d’un désir commun qui se nourrit de chacun・e・s de nous. Et la possibilité de l’action. Se connaitre c’est apprendre de quoi souffre le monde dit Jung. J’ai ressenti cette souffrance commune mais sans qu’elle m’engouffre. C’est lumineux le féminisme. Et l’entraide n’est pas qu’une idée. Parce que maintenant, peu importe ce qu’il se passe, je sais que je ne suis plus seule. Je ne savais pas à quel point nous en étions encore là. Mais je n’osais imaginer, même dans mes rêves les plus fous, que nous serions capables de tant. Et tant encore.

Et puis il y eut Françoise. Françoise d’Eaubonne. Ma révélation de ces dernières semai

AVT_Francoise-dEaubonne_3182.jpgnes. Co-fondatrice du MLF, puis du FHAR ( Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire). Elle est à l’origine de l’EcoFéminisme aussi et du terme phallocratie. Sa pensée est tellement fine qu’elle est visionnaire. Elle a écrit plus d’une centaine d’ouvrages, a mené des actions révolutionnaires avec humour et légèreté. On doit tellement à Françoise. Et pourtant, elle a fini seule, oubliée des féministes et LGBTI. C’est aussi cela les luttes quand elles cessent d’inventer de nouvelles possibilités. Elles retombent dans l’horreur de nos réalités institutionnalisées. Je suis pleine d’espoir parce que tout est à faire et que nous avons toujours la possibilité de créer ce qu’il nous manque. C’est cela la liberté et le pouvoir qu’ils n’auront jamais. Et, je ne suis plus seule.

J’ai appris à avoir moins peur. A vivre avec les autres. A parler en public. A défendre mes idées, à écouter celles des autres. A ne plus considérer l’autre comme un ennemi. J’ai grandi sans devenir adulte. Parce que c’est moisi les adultes. Et j’écris, je filme, je ne suis plus mon entrave. J’ai de nouveaux projets, des désirs neufs. Et, je ne suis plus seule. Nous ne sommes plus seul・e・s. Il y a l’intersectionnalité, cette notion si capitale, qui me permet d’avancer, de me remettre en question et de me déconstruire toujours plus. Je veux changer le monde et nous y parvenons chaque fois que nous ne suivons pas les règles du système oppressif. « Tu veux un monde meilleur, plus fraternel, plus juste ? Eh bien commence à le faire : qui t’en empêche ? Fais-le en toi et autour de toi, fais-le avec ceux qui le veulent. Fais-le en petit, et il grandira. » C. Jung

J’apprends à ne plus vouloir être parfaite et accepter de ne pas l’être. C’était bien 2017. Avec mon amoureuse on apprend à vivre et inventer  un avenir commun. Oui, c’était bien 2017 !

Je nous souhaite plein d’espoirs, d’actions, d’amour, de féminisme. Je voudrais que le monde soit un instant féministe. Une éternité. Parce que le féminisme est l’humanisme le plus révolutionnaire qu’il soit.

le féminisme ou la mort couv.jpg

La possible étoile

Je pourrais nager dans l’espace avec mon œil vaginal.
Hypersensible étoile qui brille dans les tréfonds de mes entrailles
Ce n’est pas avec l’impatience patriarcale
que nous brûlerons le léviathan difforme et infâme étendu sur le sel de la mer.
Notre mère ignorée et atrophiée
Ce n’est pas en inversant le gangreneux pouvoir qui nous inonde que nous serons glorieuses et victorieuses. Ce n’est pas en étant comme eux que nous serons nous. Parce que j’exècre tellement ce qu’ils ont fait du monde, ce que nous avons abandonné et consenti, ce que je reproduis  trop souvent encore, que je ne peux être cette obéissante exécutante du système que je vomis.

Viens le temps du sein palpitant et volcanique, des vésuviennes muqueuses améthystes.
De notre RÉVOLUTION. Si nous ne savons pas ce que nous sommes, nous ne le deviendrons jamais.
Et ils gagneront toujours.

La règle du jeu est claire et cruelle :
Si je la suis je perds.
Si j’en invente une je progresse.
Ce n’est pas parce que le monde est dépourvu de justice et d’empathie qu’elles sont chimères. Elles sont utopiques parce que rien ne leur permet d’être, qu’elles ne sont pas utilisées.

Comment pouvons nous continuer à croire à l’impossible,
sans ne jamais essayer de le rendre possible ?

Créons ce que nous voulons et nous le deviendrons.

Non pas un féminisme d’opposition qui se limite au cadre qu’il pense combattre. Mais un féminisme humaniste. la plus incroyable pensée révolutionnaire. Celle qui peut encore tout car elle n’a jamais été. Non pas lutter contre le système mais le lâcher. Pas la destruction mais la construction d’une société qui réalise tout ce dont nous manquons.

Je sens le sang battre contre ma peau et la soulever. Je suis humide de nous. N’oublie pas l’impossible est impossible

jusqu’à ce que tu le rendes possible.

tumblr_o1n1a1Tsc71sktt22o1_1280.jpg
Louise Fishman, For There She Was, 1998

Je ne suis plus une femme

J’arrache ma liberté avec ma langue qui nage
au creux de tes lèvres.
Tes doigts fouillent mon âme.
Ils ne connaissent pas notre existence parce qu’ils nous voient pas.

J’arrache ma liberté avec mon clitoris de gouine
et je respire dans une extase nouvelle mes
effluves de cyprine.

Pour ne plus jamais me taire.

Mon sein coule sous l’herbe. Radicalité des corps. Mon sexe ne sera jamais une prison.
Tes cheveux glissent sur mon visage. Je n’ai pas besoin d’être un homme pour te baiser et encore moins te faire jouir.

Je ne suis plus une femme.
Et je m’en réjouis.

Coming In, Coming Out

Aujourd’hui je célèbre 40 ans de marches, 40 ans de luttes. Presque autant de temps qu’il m’aura fallu pour arriver jusqu’à moi. Je suis née l’année où Harvey Milk a été assassiné. Je suis née en France en 1978 quand l’homosexualité était encore un crime. Mais rien n’est impossible JAMAIS. Il y a encore quelques mois je ne savais pas comment être moi ni celle que j’étais vraiment. Même si j’avais fait mon coming out auprès de mes proches je n’avais pas fait mon coming in alors que c’est le point crucial de la naissance à soi.

J’ai accouché d’une partie de  moi le jour où j’ai dit «Je suis Gouine» et que cela m’a procuré de la joie. Une partie de moi nécessaire, qui ne peut pas ne pas être. Et sans cette partie je ne pourrai être entière.

Je repense à toutes ces années de souffrance, et je prends dans mes bras si tendrement et avec tant d’amour celle que j’ai été, que la douleur s’évapore. Le chemin a été long mais c’est mon chemin. Je ne changerais rien parce que ce serait nier une fois de trop ce que je suis. Et je ne le ferai plus ni ne laisserai plus jamais personne le faire.

Une nuit quand j’avais 6 ans j’ai rêvé que je sauvais tel un preux chevalier une fille de ma classe, prisonnière d’un monstre. Mais on m’a dit « ce n’est pas possible». CE N’EST PAS POSSIBLE. Cette phrase a toujours, depuis, provoqué en moi une colère immense mêlée d’une force indescriptible. Mais à 6 ans j’ai préféré enfouir mon être pour survivre en terrain hostile, le monde extérieur, et affronter son bras droit, les autres. Et je n’avais qu’une solution être en dehors moi. J’ai traversé les années ainsi, prenant peu à peu du poids, toujours plus. Je suis devenue obèse. Fallait surtout pas que l’on sache ce que je (ME) cachais alors tous les moyens étaient bons pour détourner l’attention. Et puis je me sentais coupable, tellement coupable sans savoir pourquoi. Au début j’avais mis cela sur le dos de mon exemplaire éducation chrétienne. Je pense que dans le fond je me sentais coupable de ne pas être moi et comme je suis entière, porter tout ce poids ne devait pas simplement être un symbole mais une réalité. Et heureusement parce qu’il a été le fil invisible qui gardait le lien avec celle que j’avais fait taire.

A 15 ans, sans trop savoir comment, j’ai eu ma première histoire d’amour avec ma meilleure amie. Un nouveau monde s’ouvrait, celui des possibles. Avant que le «ce n’est pas possible» surgisse à nouveau avec la figure parentale. Découvertes, on nous a interdit de nous voir. On se voyait en cachette, on se donnait des lettres. Découvertes à nouveau nous n’y avons pas survécu. Je perdais mon amoureuse et ma meilleure amie. Et tout cela sans savoir réellement de quoi il s’agissait, sans pouvoir mettre un mot sur ce sentiment d’injustice. Et dans le secret et silence absolus. Je lui en ai longtemps voulu de ne pas avoir lutté parce que je pensais avoir tout fait pour la revoir. En fait je ne sais toujours pas ce que nos parents se sont dit ce soir là, ni ce qu’elle a vécu et ni comment. Maintenant que je peux le comprendre  je ne lui en veux plus et j’espère qu’elle a traversé cela sans trop s’abîmer.

Après, j’ai eu la presque parfaite vie d’hétéro. J’ai couché avec plein de garçons et j’ai eu beaucoup de plaisir. Je me suis mariée et j’ai été follement amoureuse d’un mec. La vie a toujours beaucoup plus d’imagination que nous. A 31 ans j’ai voulu essayer avec une fille. Par curiosité ( Et dire que je croyais vraiment qu’il ne s’agissait que de cela !). J’avais même complètement oublié mon amour d’adolescente. Et forcément, j’ai adoré. Je l’ai dit au bout d’un an à mes proches qui ont bien réagi. Cependant je ne m’acceptais pas. J’avais tout ce poids qui m’empêchait d’être qui j’étais, de me sentir bien, d’avoir confiance en moi et j’avais peur de qui je pouvais être. Je mettais un point d’honneur à dire je ne suis pas comme «ça», les lesbiennes sont bizarres, je ne me reconnais pas là dedans, etc. Je me dis que si mon entourage a si bien réagi c’est aussi en partie pour cela : je n’étais pas dans l’affirmation de moi, de ma différence, je ne posais pas un modèle différent devant leurs yeux. J’étais la lesbienne invisible, celle qui fait dire aux autres «tout se passe bien, je connais une lesbienne, je ne suis pas homophobe». J’étais la lesbienne rassurante. Mais je n’étais pas heureuse. J’ai fait une dépression, je me détestais tellement, vivre était une souffrance. Je n’aimais pas celle que j’étais, je n’aimais pas mon image, mon corps. Je me faisais du mal, laissais les autres m’en faire. J’avais tellement grossi que je n’arrivais presque plus à marcher, je n’aimais plus sortir parce que la violence que je recevais de l’extérieur m’épuisait. J’avais tiré un trait sur les meufs me disant que de toutes manières elles ne pourraient pas aimer mon corps. J’avais adopté un chihuahua, Otto. Le décalage avec son corps et le mien était si significatif qu’il en était presque grotesque. Otto m’a réconciliée avec la vie. En prenant soin de lui j’ai peu à peu eu envie de prendre soin de moi. Mes copines m’ont aussi aidé en me faisant comprendre qu’il fallait que j’agisse. Un jour, j’en ai eu marre et je me suis dit avant de penser au mal que te font les autres pense au mal que tu te fais. J’ai changé radicalement mon alimentation, j’ai fait du sport. J’ai perdu plus de 70 kg en deux ans. Toujours pas réconciliée avec mon corps. mais j’allais mieux. L’envie de revenir vers les filles arriva à nouveau. Je revoyais une meuf avec qui j’avais eu une relation les années précédentes et avec qui j’avais été assez injuste. Mais là ça se passait mieux, j’avais évolué. Pourtant je n’assumais toujours pas. Les choses se sont dégradées. Et elle m’a quittée. Une fois. Deux fois. Trois fois. Je ne la remercierai jamais assez en fait.

C’était le bon moment pour aborder enfin la question. J’ai lutté ces derniers mois, tellement lutté avec moi même. Je ne voulais pas la perdre ni me perdre à nouveau. Et puis j’ai décidé de me regarder, de m’écouter, de ne plus avoir peur de l’extérieur, de me concentrer sur moi, de découvrir mon monde intérieur. J’ai apprivoisé qui j’étais. J’ai eu peur mais l’amour m’a rendue forte. Parce qu’il n’est question que d’amour. J’avais devant moi une femme qui m’aimait et que je n’arrivais pas à aimer parce que je ne m’aimais pas. Je pensais que perdre du poids réglerait tous mes problèmes. Alors j’ai voulu comprendre. J’ai du regarder toutes les séries avec des gouines, lire tout ce que je trouvais sur le sujet. Je me suis remise en question et je me suis enfin ouverte. Et puis il y a eu Monique Wittig. Putain ! Wittig quoi ! La pensée straight a révolutionné complètement ce que je suis devenue. Enfin j’avais le moyen de me comprendre, le chemin pour déconstruire. J’avais lu Nietzsche mais cela restait trop vague et pas assez spécifique. J’ai découvert le concept d’ hétéronormé et j’ai pu déculpabiliser. La fameuse phrase de Platon « connais toi toi-même » (inscrite à l’entrée du temple de Delphes ! ) prend tout son sens à présent. J’ai découvert le féminisme intersectionnel, Audre Lorde, Roma Guy, Francoise Héritier, le militantisme et les AG féministes, la pensée queer et les études de genre. J’ai découvert un monde à moi, où je peux exister, où je me reconnais. J’ai recommencé à écrire, à créer. Je me suis reprise là où je m’étais laissé à 15 ans.

Alors j’ai enfin pu revenir vers la femme que j’aime pour les bonnes raisons. Je suis devenue libre d’être moi avec la possibilité d’inventer notre relation au jour le jour et de me réinventer. Déconstruire. S’affirmer. C’est quand on s’affirme que l’on dérange les autres. J’ai appris à dire NON, non à tout ce qui m’empêche d’exister, à tout ce qui est contre mon éthique, à toutes les valeurs inversées, à tout ce qui vient de l’extérieur et tend à m’éloigner de moi. La norme ne sera jamais mon repère tant qu’elle sera injuste. Affirmer qui je suis c’est mon vrai coming out. Dire non ne fait pas plaisir aux autres, mais ce n’est pas grave au fond parce que je ne cherche plus à faire plaisir ni à plaire. Je ne cherche plus l’autorisation d’exister je me la donne. Même s’il y a eu des cassures, elles ont été nécessaires et beaucoup moins douloureuses parce que je ne me trahis plus. Et cela me rend terriblement heureuse. Si on me dit tu en fais trop je souris intérieurement encore plus confiante. Tant que l’on me dira tu en fais trop, je me battrais encore plus fort pour affirmer qui je suis, parce que cela veut dire que l’on ne nous accepte pas. Les hétéros n’en font pas trop lorsqu’ils s’embrassent en public ni lorsqu’ils se marient. Alors pourquoi une gouine, unE trans, un pédé, unE bi en ferait trop ? La nécessité de faire encore son coming out en 2017 pose encore le problème de l’acceptation. Tout ne tient qu’à un fil et rien n’est acquis, jamais.

Je prends le risque d’être heureuse. Même si au début ça fait peur, même si on ne sait pas par où commencer, il faut se faire confiance. Je ne savais même pas que cela est à ce point possible et je n’ai pas envie que quelqu’unE ressente ce que j’ai ressenti et se tourne le dos. Parce qu’en 2017, l’homophobie, la transphobie et la biphobie sont encore de mise et font des ravages. En 2017, il y a la Tchétchénie, l’Equateur. En 2017 il y a une augmentation des agressions Homophobes et transphobes en France. En 2017 tout nous pousse à nous diviser, nous opposer et nous faire croire que nos différences sont une menace. Mais en 2017 tout est encore possible.

Je remercie toutes les personnes qui ont lutté pour nos droits, qui ont eu le courage d’être elles mêmes, qui à Stonewall ont dit NON et qui se sont dressées contre l’oppression, l’injustice et l’inégalité. Je remercie toutes ces personnes qui m’ont permise de ne pas me sentir seule et travaillent à sauvegarder notre histoire en nous rendant notre visibilité. Parce que nous sommes là, de partout, depuis toujours. Je remercie ma mère de m’avoir appris qu’il faut se battre, que l’amour est plus important que tout et d’être ce qu’elle est. Je remercie ma meuf parce qu’elle m’a appris à aimer et m’a donné la possibilité d’avoir accès à moi. Je me remercie de m’être donné le droit d’exister et d’apprendre à m’aimer. Je remercie mes amiEs, les ancienNEs et nouveauxLles. Je remercie Otto de son amour et de tout ce qu’il m’apprend en étant lui même.

Tout à l’heure je vais marcher fière dans les rues de Paris avec des milliers d’autres, en tenant la main de la meuf que j’aime. Mon baptême gouine. Entourée d’amour, je marcherai pour ceux qui n’ont pas pu marcher, pour ceuxLles qui doivent encore se cacher, pour ceuxLles qui n’espèrent plus, pour ceux qui en sont morts, pour ceuxLles qui n’osent pas encore. Parce que nous sommes là, de partout, pour toujours et que nous ne sommes pas seulEs. Parce que tout est possible. Encore. Toujours. Je nous souhaite d’être heureux, beaucoup d’amour et d’espoir.

Aujourd’hui, je célèbre 40 ans de marches, 40 ans de luttes et je pense à Cyril Collard qui m’a montrée que c’était possible, qui m’a donnée envie de faire du cinéma. Je repense aux derniers mots des nuits fauves, et à l’espoir. Et l’amour.

Parce qu’il n’est question que d’Amour.