Les adultes sont tous des hétéro(normés) dépressifs 

J’ai la peau de mes sœurs au bout de ma langue. Leur souffrance tue et ignorée à la pointe de mes seins.

A l’intersection de nos cœurs il y a l’espoir. Encore. Toujours.

Encore envie de toi. De tes seins plus lourds que la chaleur. Nos corps humides glissent dans la nuit. Je me sens libre en caressant mes poils de chatte. Ils n’aiment pas ça. Ni encore. Ni toujours.

Les adultes sont tous des hétéros dépressifs.
Je ne serai jamais adulte.

Ça pue les adultes. C’est rance et morose. Et c’est même pas capable d’empêcher de souffrir. Ni d’aimer.
J’ai le sang de mes sœurs sur mon clitoris. Pour ne pas oublier. Ton corps me réconcilie avec le mien. je ne savais pas à quel point je pouvais être moi. Je me sens tellement libre quand je caresse mes poils de chatte.  Les adultes pensent juste que c’est dégueulasse.

Non.
Je ne serai jamais adulte.

Illustration : Nikki Peccaso 

Coming In, Coming Out

Aujourd’hui je célèbre 40 ans de marches, 40 ans de luttes. Presque autant de temps qu’il m’aura fallu pour arriver jusqu’à moi. Je suis née l’année où Harvey Milk a été assassiné. Je suis née en France en 1978 quand l’homosexualité était encore un crime. Mais rien n’est impossible JAMAIS. Il y a encore quelques mois je ne savais pas comment être moi ni celle que j’étais vraiment. Même si j’avais fait mon coming out auprès de mes proches je n’avais pas fait mon coming in alors que c’est le point crucial de la naissance à soi.

J’ai accouché d’une partie de  moi le jour où j’ai dit «Je suis Gouine» et que cela m’a procuré de la joie. Une partie de moi nécessaire, qui ne peut pas ne pas être. Et sans cette partie je ne pourrai être entière.

Je repense à toutes ces années de souffrance, et je prends dans mes bras si tendrement et avec tant d’amour celle que j’ai été, que la douleur s’évapore. Le chemin a été long mais c’est mon chemin. Je ne changerais rien parce que ce serait nier une fois de trop ce que je suis. Et je ne le ferai plus ni ne laisserai plus jamais personne le faire.

Une nuit quand j’avais 6 ans j’ai rêvé que je sauvais tel un preux chevalier une fille de ma classe, prisonnière d’un monstre. Mais on m’a dit « ce n’est pas possible». CE N’EST PAS POSSIBLE. Cette phrase a toujours, depuis, provoqué en moi une colère immense mêlée d’une force indescriptible. Mais à 6 ans j’ai préféré enfouir mon être pour survivre en terrain hostile, le monde extérieur, et affronter son bras droit, les autres. Et je n’avais qu’une solution être en dehors moi. J’ai traversé les années ainsi, prenant peu à peu du poids, toujours plus. Je suis devenue obèse. Fallait surtout pas que l’on sache ce que je (ME) cachais alors tous les moyens étaient bons pour détourner l’attention. Et puis je me sentais coupable, tellement coupable sans savoir pourquoi. Au début j’avais mis cela sur le dos de mon exemplaire éducation chrétienne. Je pense que dans le fond je me sentais coupable de ne pas être moi et comme je suis entière, porter tout ce poids ne devait pas simplement être un symbole mais une réalité. Et heureusement parce qu’il a été le fil invisible qui gardait le lien avec celle que j’avais fait taire.

A 15 ans, sans trop savoir comment, j’ai eu ma première histoire d’amour avec ma meilleure amie. Un nouveau monde s’ouvrait, celui des possibles. Avant que le «ce n’est pas possible» surgisse à nouveau avec la figure parentale. Découvertes, on nous a interdit de nous voir. On se voyait en cachette, on se donnait des lettres. Découvertes à nouveau nous n’y avons pas survécu. Je perdais mon amoureuse et ma meilleure amie. Et tout cela sans savoir réellement de quoi il s’agissait, sans pouvoir mettre un mot sur ce sentiment d’injustice. Et dans le secret et silence absolus. Je lui en ai longtemps voulu de ne pas avoir lutté parce que je pensais avoir tout fait pour la revoir. En fait je ne sais toujours pas ce que nos parents se sont dit ce soir là, ni ce qu’elle a vécu et ni comment. Maintenant que je peux le comprendre  je ne lui en veux plus et j’espère qu’elle a traversé cela sans trop s’abîmer.

Après, j’ai eu la presque parfaite vie d’hétéro. J’ai couché avec plein de garçons et j’ai eu beaucoup de plaisir. Je me suis mariée et j’ai été follement amoureuse d’un mec. La vie a toujours beaucoup plus d’imagination que nous. A 31 ans j’ai voulu essayer avec une fille. Par curiosité ( Et dire que je croyais vraiment qu’il ne s’agissait que de cela !). J’avais même complètement oublié mon amour d’adolescente. Et forcément, j’ai adoré. Je l’ai dit au bout d’un an à mes proches qui ont bien réagi. Cependant je ne m’acceptais pas. J’avais tout ce poids qui m’empêchait d’être qui j’étais, de me sentir bien, d’avoir confiance en moi et j’avais peur de qui je pouvais être. Je mettais un point d’honneur à dire je ne suis pas comme «ça», les lesbiennes sont bizarres, je ne me reconnais pas là dedans, etc. Je me dis que si mon entourage a si bien réagi c’est aussi en partie pour cela : je n’étais pas dans l’affirmation de moi, de ma différence, je ne posais pas un modèle différent devant leurs yeux. J’étais la lesbienne invisible, celle qui fait dire aux autres «tout se passe bien, je connais une lesbienne, je ne suis pas homophobe». J’étais la lesbienne rassurante. Mais je n’étais pas heureuse. J’ai fait une dépression, je me détestais tellement, vivre était une souffrance. Je n’aimais pas celle que j’étais, je n’aimais pas mon image, mon corps. Je me faisais du mal, laissais les autres m’en faire. J’avais tellement grossi que je n’arrivais presque plus à marcher, je n’aimais plus sortir parce que la violence que je recevais de l’extérieur m’épuisait. J’avais tiré un trait sur les meufs me disant que de toutes manières elles ne pourraient pas aimer mon corps. J’avais adopté un chihuahua, Otto. Le décalage avec son corps et le mien était si significatif qu’il en était presque grotesque. Otto m’a réconciliée avec la vie. En prenant soin de lui j’ai peu à peu eu envie de prendre soin de moi. Mes copines m’ont aussi aidé en me faisant comprendre qu’il fallait que j’agisse. Un jour, j’en ai eu marre et je me suis dit avant de penser au mal que te font les autres pense au mal que tu te fais. J’ai changé radicalement mon alimentation, j’ai fait du sport. J’ai perdu plus de 70 kg en deux ans. Toujours pas réconciliée avec mon corps. mais j’allais mieux. L’envie de revenir vers les filles arriva à nouveau. Je revoyais une meuf avec qui j’avais eu une relation les années précédentes et avec qui j’avais été assez injuste. Mais là ça se passait mieux, j’avais évolué. Pourtant je n’assumais toujours pas. Les choses se sont dégradées. Et elle m’a quittée. Une fois. Deux fois. Trois fois. Je ne la remercierai jamais assez en fait.

C’était le bon moment pour aborder enfin la question. J’ai lutté ces derniers mois, tellement lutté avec moi même. Je ne voulais pas la perdre ni me perdre à nouveau. Et puis j’ai décidé de me regarder, de m’écouter, de ne plus avoir peur de l’extérieur, de me concentrer sur moi, de découvrir mon monde intérieur. J’ai apprivoisé qui j’étais. J’ai eu peur mais l’amour m’a rendue forte. Parce qu’il n’est question que d’amour. J’avais devant moi une femme qui m’aimait et que je n’arrivais pas à aimer parce que je ne m’aimais pas. Je pensais que perdre du poids réglerait tous mes problèmes. Alors j’ai voulu comprendre. J’ai du regarder toutes les séries avec des gouines, lire tout ce que je trouvais sur le sujet. Je me suis remise en question et je me suis enfin ouverte. Et puis il y a eu Monique Wittig. Putain ! Wittig quoi ! La pensée straight a révolutionné complètement ce que je suis devenue. Enfin j’avais le moyen de me comprendre, le chemin pour déconstruire. J’avais lu Nietzsche mais cela restait trop vague et pas assez spécifique. J’ai découvert le concept d’ hétéronormé et j’ai pu déculpabiliser. La fameuse phrase de Platon « connais toi toi-même » (inscrite à l’entrée du temple de Delphes ! ) prend tout son sens à présent. J’ai découvert le féminisme intersectionnel, Audre Lorde, Roma Guy, Francoise Héritier, le militantisme et les AG féministes, la pensée queer et les études de genre. J’ai découvert un monde à moi, où je peux exister, où je me reconnais. J’ai recommencé à écrire, à créer. Je me suis reprise là où je m’étais laissé à 15 ans.

Alors j’ai enfin pu revenir vers la femme que j’aime pour les bonnes raisons. Je suis devenue libre d’être moi avec la possibilité d’inventer notre relation au jour le jour et de me réinventer. Déconstruire. S’affirmer. C’est quand on s’affirme que l’on dérange les autres. J’ai appris à dire NON, non à tout ce qui m’empêche d’exister, à tout ce qui est contre mon éthique, à toutes les valeurs inversées, à tout ce qui vient de l’extérieur et tend à m’éloigner de moi. La norme ne sera jamais mon repère tant qu’elle sera injuste. Affirmer qui je suis c’est mon vrai coming out. Dire non ne fait pas plaisir aux autres, mais ce n’est pas grave au fond parce que je ne cherche plus à faire plaisir ni à plaire. Je ne cherche plus l’autorisation d’exister je me la donne. Même s’il y a eu des cassures, elles ont été nécessaires et beaucoup moins douloureuses parce que je ne me trahis plus. Et cela me rend terriblement heureuse. Si on me dit tu en fais trop je souris intérieurement encore plus confiante. Tant que l’on me dira tu en fais trop, je me battrais encore plus fort pour affirmer qui je suis, parce que cela veut dire que l’on ne nous accepte pas. Les hétéros n’en font pas trop lorsqu’ils s’embrassent en public ni lorsqu’ils se marient. Alors pourquoi une gouine, unE trans, un pédé, unE bi en ferait trop ? La nécessité de faire encore son coming out en 2017 pose encore le problème de l’acceptation. Tout ne tient qu’à un fil et rien n’est acquis, jamais.

Je prends le risque d’être heureuse. Même si au début ça fait peur, même si on ne sait pas par où commencer, il faut se faire confiance. Je ne savais même pas que cela est à ce point possible et je n’ai pas envie que quelqu’unE ressente ce que j’ai ressenti et se tourne le dos. Parce qu’en 2017, l’homophobie, la transphobie et la biphobie sont encore de mise et font des ravages. En 2017, il y a la Tchétchénie, l’Equateur. En 2017 il y a une augmentation des agressions Homophobes et transphobes en France. En 2017 tout nous pousse à nous diviser, nous opposer et nous faire croire que nos différences sont une menace. Mais en 2017 tout est encore possible.

Je remercie toutes les personnes qui ont lutté pour nos droits, qui ont eu le courage d’être elles mêmes, qui à Stonewall ont dit NON et qui se sont dressées contre l’oppression, l’injustice et l’inégalité. Je remercie toutes ces personnes qui m’ont permise de ne pas me sentir seule et travaillent à sauvegarder notre histoire en nous rendant notre visibilité. Parce que nous sommes là, de partout, depuis toujours. Je remercie ma mère de m’avoir appris qu’il faut se battre, que l’amour est plus important que tout et d’être ce qu’elle est. Je remercie ma meuf parce qu’elle m’a appris à aimer et m’a donné la possibilité d’avoir accès à moi. Je me remercie de m’être donné le droit d’exister et d’apprendre à m’aimer. Je remercie mes amiEs, les ancienNEs et nouveauxLles. Je remercie Otto de son amour et de tout ce qu’il m’apprend en étant lui même.

Tout à l’heure je vais marcher fière dans les rues de Paris avec des milliers d’autres, en tenant la main de la meuf que j’aime. Mon baptême gouine. Entourée d’amour, je marcherai pour ceux qui n’ont pas pu marcher, pour ceuxLles qui doivent encore se cacher, pour ceuxLles qui n’espèrent plus, pour ceux qui en sont morts, pour ceuxLles qui n’osent pas encore. Parce que nous sommes là, de partout, pour toujours et que nous ne sommes pas seulEs. Parce que tout est possible. Encore. Toujours. Je nous souhaite d’être heureux, beaucoup d’amour et d’espoir.

Aujourd’hui, je célèbre 40 ans de marches, 40 ans de luttes et je pense à Cyril Collard qui m’a montrée que c’était possible, qui m’a donnée envie de faire du cinéma. Je repense aux derniers mots des nuits fauves, et à l’espoir. Et l’amour.

Parce qu’il n’est question que d’Amour.