La Felicità, c’est triste le capitalisme

La Felicità, toute une promesse. 4500m2, 1000 places assises, trois bars, cinq cuisines, quatre ambiances, une boulangerie, une caffeteria, le plus grand restaurant d’Europe à la station F, nouveau temple du capitalisme soit la plus grande pépinière de start up du monde avec Google, Amazon, Facebook, BNP, Thales, L’Oréal, Microsoft, MediaLab TF1 etc. etc. et le petit dernier du groupe de Big Mamma.

 

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J’aurais pu, à ce stade, me dire que rien ne servait d’y aller. J’aime bien voir par moi même pour comprendre les choses (mon côté empirique ) et soyons honnête, je suis faible devant l’appel de la pizza. Parce que leur pizza est bonne et que ma curiosité est tenace. Midi, je me dis naïvement, que l’attente ne devrait pas être excessive par cette belle journée.  Il faut parcourir 310 mètres avant de parvenir à la Felicità. Des groupes de personnes marchent consciencieusement les uns derrières les autres. Beaucoup de jeunes couples hétéros blancs avec leur progéniture. 310 mètres le long de la station F, les gens sont téléguidés et empruntent tous le même espace. Ma rébellion commence ici : je marcherai sur la route.

La Felicità, fēlīcĭtās en latin signifie à la fois fertilité et bonheur. Félicita est aussi un prénom qui a une histoire, celle de Félicita et Perpétua. Félicita était une jeune esclave chrétienne à Carthage ( Afrique du Nord) en 203. Elle fut jetée aux bêtes du cirque avec Pérpetua, patricienne ( du latin patricius, dérivé de pater qui signifie « père » vive le patriarcat partout ! partout ! partout ! ) parce qu’elles avaient demandé le baptême.  Elles ont été condamnées avec leur compagnon mais on parle d’elles aussi en tant que compagnes. Je suis sure qu’elles étaient lesbiennes. Bref, ces martyrs, cette chrétienté, ne laissent rien présagé de bon à ce stade.

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Avant de pénétrer au cœur de la Felicità, toi aussi tu dois accomplir ton martyre. Attendre. Attendre. Attendre. Tu vois les autres déjà nombreux. Tu pensais qu’il n’y aurait pas de queue parce que rien, en ayant parcouru les 310 mètres ne laissait entrevoir les autres martyrs déjà présents. Tu les découvres, agglutinés en rang, bien sagement alignés le long des 310 mètres de l’autre côté. Chanceuses, nous avons attendus une trentaine de minutes. Devant, un couple de trentenaires avec un gosse dans un poussette, genre trois-quatre ans. Il en sort rapidement et s’amuse avec les barrières de sécurité sous l’œil éblouit de ses parents. J’ai la nausée. Rien dans cet enfant ne m’attendrit ni ses boucles blondes, ni son jeune âge. Il tire sur le cordon, donne des coups, sa mère sourit gentiment. Est ce que le virilisme enfantin de son chérubin la fait frissonner d’admiration ? Mais qu’est ce que ça pue les hétéros mon dieu. Je parle d’hétéronormativité, ne vous sentez pas attaqués et discriminés les hétéros comme si subitement vous étiez oppressés. Très vite, le nombre de personnes derrière nous donne le vertige. Je pousse un cri d’effroi en apercevant sur le côté un panneau annonçant qu’il y a une mezzanine animation kids. C’est tellement bien pensé ce capitalisme et ce besoin de la nation reproduction. Felicita c’est aussi la fertilité n’oublions pas. Clairement fertilité du capital qui passe nécessairement par la reproduction sous toutes ces formes. Je me demande comment lutter contre tout cela. Est ce que paralyser les moyens de production est il encore efficace ? Bloquer la consommation ne serait il pas plus efficace ?

12h 30 : Après avoir été fouillées à l’entrée ( sécurité oblige ), nous sommes libres de consommer, faisant un tour rapide mais avec le stress d’avoir à faire la queue pour manger. C’est le principe du food market : tu choisis ce que tu veux aux différents stands et tu le ramènes sur ton plateau. Sauf que voilà quand tu veux manger des trucs différents faut se synchroniser. Et c’est là que tout se corse. Après avoir vu qu’il n’y avait pas foule à la trattoria on court à la pizzeria où là, c’est autre chose niveau queue. La stratégie s’élabore : quand il n’y a plus que quelques personnes devant nous, je cours à la trattoria passer commande. Derrière nous, les mêmes meufs que dans la queue du début sauf que le groupe est au complet. Cri d’effroi : il s’agit d’un EVJF, enterrement de vie de jeunes filles avec les accessoires adéquats. Forcément conversation autour du mariage. Je pense au mariage pour tous. Au FHAR. Aux gouines rouges. Mais qu’est ce qu’il s’est passé ? Pourquoi on invente plus ? Pourquoi les non conformes veulent se conformer à tout prix ? Pourquoi nos luttes sont sans cesse instrumentalisées ? A cet instant précis je ne sais pas encore que la pride de nuit n’aura pas lieu cette année même si je l’avais prédit et qu’après lecture du texte l’annonçant je suis soulagée de voir que je ne suis pas seule à me poser les mêmes questions ni à voir les choses ainsi. Bref, les pizzas tournent dans le four. On avance. Je regarde les gens autour. La tristesse des vêtements qui transpirent le capitalisme hétérocisnormé. Je regarde les femmes qui ont du passer des heures à se préparer. J’ai l’impression d’être à Marseille où quand tu vas au resto entre copines on dirait que tu vas à un mariage. Je regarde ma meuf avec son t-shirt we can be radical et je me dis que j’ai de la chance de plus être hétéro, d’être gouine et féministe, et que je l’aime. Je cours à la trattoria, je passe commande, m’assieds. Valérie arrive. On se félicite de notre stratégie. J’en profite pour courir aux toilettes me laver les mains.

Les toilettes. Cachées tout au fond quasi invisibles. Deux portes dans un couloir noir. L’une avec des barbie.

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L’autre avec des ken. Il y a quelques années j’aurais surement pensé comme cette vieille bourgeoise derrière moi qui s’exclama :  » ah mais c’est génial ces portes ! C’est marrant ». Je n’aurais pas vu le ridicule de la situation hyper genrée. Parce que là, clairement, ce n’est ni drôle, ni second degrè : c’est l’expression directe de toute cette usine hétérocapitalosexistoclassistoracistocentrée. La porte barbie, il y a deux noires. Sur la porte ken un noir. J’examine la porte ken : il y a eu acte de rebellion ici : des kens démembrés.

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Je m’en réjouis mais mon exaltation retombe vite. La porte barbie est intacte. Est il plus acceptable pour une femme d’être objétisée ? Le ken noir est juste un tronc. Deux barbie noires intactes et parce qu’il est convenu dans cette société hétero patriarcale, sexiste, classiste et raciste d’exotiser le corps des femmes noires. Le tronc du ken noir me fait penser qu’un homme noir n’est admis dans cette société que dans la mesure où il est aussi un demi homme, un homme tronc. Le pouvoir est bien aux hommes cis blanc hétéros chrétiens et il perdure à l’entrée des toilettes.

Je reviens à table. Valérie part commander un verre de vin. Les pâtes sont prêtes. Je vais les chercher. Le biper vibre encore : la pizza est prête. Et j’attends que Valérie revienne. En cuisine il n’y a que des mecs. J’ai trouvé une femme en pâtisserie qui préparait des pâtes. L’organisation du travail : Les femmes débarrassent et sont à la caisse majoritairement, les hommes en cuisine. A la pizzeria que des mecs, c’est sérieux la pizza, c’est une religion. Valérie arrive : les pâtes sont froides et sans grand intérêt. Et pourtant à East Mamma c’est autre chose les pâtes. Je suis triste et nostalgique. Je pense à ma grand mère et à sa sauce. La meilleure sauce au monde. Une fois, pendant qu’elle la préparait j’ai trempé mon doigt dans la casserole et en ai mis deux gouttes derrière mes oreilles : »Mamie, ta sauce est une œuvre d’art, mieux qu’un parfum ». Je me souviens de son rire si particulier. Elle me manque ma grand mère. Je regarde ces pâtes tristes et pour 10 euros avec juste de la sauce tomate et une cuillère de burrata, c’est du foutage de gueule, Paris ou pas Paris( et puis d’abord ça veut dire quoi « Pour Paris c’est correct »??!!). Parce que là, s’il y avait 100gr  de pâtes  cuites c’est déjà bien. Le personnel est majoritairement napolitain. Le salaire moyen à Naples en 2018 est de 987,5€. Mais Paris c’est pas Naples. Quelle est la vie de ces napolitain・e・s à Paris ? Une fois j’avais parlé à un serveur, il me disait que Naples lui manquait, qu’il travaillait tout le temps ici et n’avait le temps de rien. Que le temps était moche, les gens tristes et que ses proches lui manquaient. Je pense à mon arrière arrière grand père qui a quitté son île napolitaine, Ventotene, il y a plus de 100 ans sur une barque pour rejoindre la Corse. Mais je suis faible, et on décide de prendre un dessert parce que le martyre n’est pas fini. Il faut aller jusqu’au bout. Sur les photos, la tarte au citron ressemblait trop à celle du loir dans la théière.

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En réalité, elle ressemble à ça. C’est pas du foutage de gueule sérieux cette minuscule part à 5€ et sans intérêt gustatif ? Moi j’ai pris une tarte aux fraises fade et encore plus triste.

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A peu près 4cm de largeur et le temps que tu la transports sur ton plateau, tout s’effondre

On regarde autour de nous, épuisées et en colère d’avoir céder à la tentation capitaliste. Les autres prennent en photo leurs plats, satisfaits d’avoir le sentiment d’appartenir au système, même si c’est un leurre. Et là, sur un meuble, à côté de la poubelle, un plat de pâtes vides. Je regarde ce plat triste et abandonné, je me sens comme lui. Mais, il est beau ce plat dans tout ce système ordonné parce qu’il est poétique et échappe à l’ordre. Je comprends tellement ce plat de pâte fini avec des restes de sauce tomates.

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Je réalise que je ne ferai pas la promotion de ce lieu, ni ne posterai de photos trop belles qui trahissent que trop la réalité et participe au mensonge social. Que si j’ai donné mon argent, je ne favoriserai pas davantage cette mascarade déshumanisée. C’est triste le capitalisme. Il n’y a aucune chaleur dans ce lieu ou tout te rappelle que tu n’es rien qu’un consommateur・trice, que ton corps ne t’appartient plus, et surtout pas tes désirs. Alors je pense à Ventotene, cet arrière arrière grand père que je n’ai pas connu. Aux dimanches en famille où les pâtes étaient sacrées.

La prochaine fois j’irai à Naples.